Un million de satellites pour l’IA, 17 000 déjà en orbite : l’espace peut-il encaisser ?

[Mise à jour #122]

Le 14 septembre, l’Agence spatiale européenne a rendu public son rapport 2026 sur l’environnement spatial. Son indice de santé de l’orbite conclut que l’impact à long terme de nos activités s’est aggravé d’un ordre de grandeur en douze mois. Pendant ce temps, SpaceX, Starcloud et Google déposent ou préparent des projets de constellations de calcul dont le total dépasse le million de satellites. Deux dossiers qui avancent chacun de leur côté, alors qu’ils devraient se croiser.

Ce que dit vraiment le rapport de l’ESA

Le rythme de 2025 est vertigineux : plus de 300 lancements et plus de 4 000 satellites mis sur orbite, soit une dizaine par jour en moyenne. À l’autre bout de la chaîne, la sortie d’orbite ne suit pas. Trop d’appareils restent sur des altitudes déjà saturées une fois leur mission terminée, et à peine plus de trois objets retombent chaque jour. Le parc actif tourne autour de 17 000 satellites. Côté débris, l’agence en recense environ 68 450 de plus de 10 centimètres. Ceux de 1 à 10 cm se comptent en millions (1,5 million) et ceux de 1 mm à 1 cm en centaines de millions (230 millions).

Ce qui inquiète le plus, c’est la dynamique. Arrêter les lancements ne suffirait pas à stabiliser la situation : les objets qui se fragmentent produisent des débris plus vite que l’atmosphère ne les élimine. Pour l’ESA, freiner la production de déchets ne suffit donc plus, il faut aussi commencer à en retirer, sans trop attendre. L’agence a relevé la barre pour ses propres missions : la fenêtre de désorbitation en orbite basse passe de vingt-cinq ans à cinq.

Kessler : une pente, pas une date

Le fameux syndrome de Kessler, cette réaction en chaîne où chaque collision fabrique les débris de la suivante, n’a rien d’imminent. Le rapport décrit une trajectoire de long terme, avec des régions orbitales de plus en plus risquées, voire inutilisables. Mais les signaux ne vont pas dans le bon sens, et c’est précisément le moment où l’industrie de l’IA regarde vers le ciel.

Le grand plan des data centers orbitaux

Le 30 janvier, SpaceX a déposé auprès de la FCC américaine une demande pour un système pouvant compter jusqu’à un million de satellites servant de data centers, entre 500 et 2 000 km d’altitude, alimentés à l’énergie solaire. La FCC a accepté le dossier pour examen début février. SpaceX y réclame aussi d’être dispensée des échéances de déploiement habituelles. Dans les sources consultées, aucune décision finale n’apparaît à ce jour.

Starcloud a suivi début février avec un projet de 88 000 satellites, fort d’un premier essai : un modèle d’IA entraîné en orbite en décembre 2025 sur une puce Nvidia H100. Chez Google, le projet Suncatcher prévoit 81 satellites équipés de ses processeurs TPU. Le calcul du groupe : une rentabilité supérieure à celle du sol autour de 2035, mais seulement si Starship devient réellement réutilisable.

La logique est simple : au sol, l’IA avale de l’électricité et de l’eau, alors que dans l’espace le soleil est gratuit et permanent. La Chine n’est pas en reste : douze satellites de sa constellation de calcul sont opérationnels, et elle a exécuté un modèle d’Alibaba (Qwen3) directement en orbite.

Le choc d’échelle

Un million de satellites, c’est près de soixante fois le parc actif actuel, un calcul fait ici à partir des 17 000 satellites recensés. Pour la Secure World Foundation, une simple panne peut déjà créer des débris. À cette échelle, le problème change de dimension. SpaceX admet elle-même que son projet repose sur une technologie complexe et pas encore éprouvée.

Une analyse relayée en septembre par New Space Economy s’est penchée sur Suncatcher, pourtant bien plus modeste. Elle estime que la constellation croiserait un fragment plus gros qu’un grain de sable environ toutes les cinq secondes, alors que sa conception actuelle ne prévoit aucun évitement autonome. Le suivi actuel ne détecte guère que les objets de la taille d’un ballon de softball ou plus, ce qui laisse des millions de fragments hors radar. Pour mémoire, Starlink a déjà dû effectuer plus de 144 000 manœuvres d’évitement au seul premier semestre 2025.

Et l’Europe dans tout ça

L’Europe joue sur les deux tableaux. L’ESA sonne l’alarme, tout en explorant ses propres data centers orbitaux. Le projet ASCEND, mené par Thales Alenia Space pour la Commission européenne avec un consortium incluant notamment Orange Business et ArianeGroup, trace une feuille de route : un prototype de 50 kilowatts autour de 2031, puis le cap du gigawatt vers 2050. L’ambition est verte et souveraine, mais elle joue dans une autre catégorie que les projets américains. Le rapprochement entre le rapport de l’ESA et ces constellations est fait ici, pas par l’agence : les synthèses du rapport ne les visent pas nommément.

Ce qu’il faut retenir

L’argument écologique des data centers orbitaux (moins d’eau, moins de pression sur le réseau électrique) est réel, mais il déplace le problème sans le résoudre. On troque une pression locale, mesurable et réglementée, contre un risque collectif en orbite que personne ne sait encore nettoyer. Quand l’agence qui suit les débris juge la situation nettement dégradée en un an, autoriser un parc soixante fois plus dense sur une technologie que SpaceX reconnaît encore incertaine relève du pari. Avant tout feu vert, la moindre des choses serait d’exiger des opérateurs des manœuvres d’évitement autonomes, une désorbitation garantie et une caution financière pour le retrait des épaves. L’espace n’est pas un data center gratuit : c’est une ressource commune qui se dégrade, et l’IA n’a pas vocation à en faire son prochain terrain d’expansion sans garde-fous.

Sources : ESA, « ESA Space Environment Report 2026 » — ESA, « Collisions lead to collisions – 2026 Space environment report » — Agence Europe, « European Space Agency warns about space debris » — Space & Defense, « ESA report warns growing satellite traffic is worsening orbital debris risks » — RFI (via Shango Media), « Espace : satellites et débris s’accumulent autour de la Terre, l’ESA alerte sur les risques de collision » — Pieuvre.ca, « L’orbite terrestre est de plus en plus polluée, et dangereuse, prévient l’Agence spatiale européenne » — La Voix de France, « 17 000 satellites autour de la Terre : pourquoi l’Europe redoute une réaction en chaîne de collisions en orbite » — New Space Economy, « What Does ESA’s New Report Reveal About the Risks Facing Satellites? » — Starlust, « Earth orbit headed towards overcrowding? Latest ESA report raises alarm » — FCC, avis public DA 26-113, « Space Bureau accepts for filing SpaceX’s application for orbital data centers » — SpaceNews, « SpaceX files plans for million-satellite orbital data center constellation » — Fortune / Bloomberg, « SpaceX seeks FCC nod to build data center constellation in space » — Data Center Dynamics, « SpaceX files for million satellite orbital AI data center megaconstellation » — Introl, « SpaceX Files for Million-Satellite Orbital Data Center » — New Space Economy, « Google’s proposed data center in orbit will face issues with space debris in an already crowded orbit » — Secure World Foundation, « To ODC or not to ODC: Insight for May 2026 » — Forethought, « Will We Really Put Data Centers in Space? » — Techniques de l’Ingénieur, « Des data centers dans l’espace pour mieux protéger notre planète » — Thales Alenia Space, communiqué « ASCEND: Thales Alenia Space to lead European feasibility study for data centers in space » — Silicon.fr, « Comment l’IA va pousser les datacenters en orbite » — 01net, « Trop de satellites en orbite : les collisions dans l’espace risquent de se multiplier, alerte l’Europe »

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