Apple Pay en Europe : les banques contre-attaquent. La France avec le Crédit Agricole vient d’entrer dans la partie.

[Mise à jour du jour bonjour #27]

J’utilise Apple Pay depuis des années. Sur l’iPhone, sur l’Apple Watch, sur le Mac. Je ne sors plus ma carte physique qu’aux rares endroits où le sans-contact ne fonctionne pas encore — ce qui, en 2026, se résume à peu près à certaines stations-service automatiques et aux marchés de plein air un peu reculés. Pour le reste : double-clic sur le bouton latéral, Face ID, bip, c’est réglé. Ça prend moins de deux secondes. Dans un secteur tech qui survend en permanence, c’est l’une des rares innovations qui fait exactement ce qu’elle dit — sans friction, sans surprise, sans mode d’emploi.

Cette semaine, le Crédit Agricole a lancé discrètement — sans annonce officielle — une application baptisée Paiement Mobile CA. Premier établissement bancaire français à profiter d’une brèche ouverte par l’Europe dans le verrou NFC d’Apple.

Ce que les médias français ont peu dit : la France est loin d’être pionnière. Ce mouvement a commencé il y a dix-huit mois en Norvège. Et il s’étend désormais à toute l’Europe.

Comment l’Europe a forcé Apple à ouvrir son verrou

Pour comprendre pourquoi tout ça se passe maintenant, il faut remonter à juillet 2024.

La Commission européenne avait ouvert une enquête sur Apple pour abus de position dominante sur le marché du paiement mobile. Le reproche central : Apple verrouillait la puce NFC de l’iPhone. Aucun développeur tiers, aucune banque ne pouvait accéder à cette technologie pour proposer sa propre solution de paiement. Si vous vouliez payer sans contact avec votre iPhone, vous passiez obligatoirement par Apple Pay. Sans alternative possible.

Le Digital Markets Act a changé la donne. Sous pression réglementaire, Apple a accepté d’ouvrir l’accès à la puce NFC aux développeurs tiers dans l’Union européenne, à partir d’iOS 17.4. Ces engagements sont juridiquement contraignants pour dix ans. Pour la première fois, une banque pouvait techniquement développer sa propre solution de paiement sur iPhone, sans passer par Apple Pay — et sans payer les commissions qui vont avec.

La raison financière n’a jamais vraiment été dissimulée : Apple prélève une commission sur chaque transaction Apple Pay. Les banques européennes supportent ce coût depuis des années, sans avoir eu d’autre choix. Le DMA leur a enfin ouvert une porte de sortie.

Ce que font les autres en Europe depuis dix-huit mois

Le Crédit Agricole se présente comme « l’alternative française ». Ce qu’il oublie de mentionner : il est l’un des derniers entrants d’un mouvement qui a démarré bien avant lui.

En décembre 2024, Vipps MobilePay — né de la fusion de Vipps (Norvège) et MobilePay (Danemark) — lançait la première alternative Apple Pay sur iPhone en Europe. La solution s’appuyait initialement sur BankAxept, le réseau national norvégien présent sur la quasi-totalité des terminaux du pays. Neuf mois après le lancement, en septembre 2025, Visa et Mastercard venaient s’y ajouter, ouvrant la compatibilité internationale. Le service est désormais disponible au Danemark, en Finlande et en Suède.

En Allemagne, Volksbank et Raiffeisenbank ont transformé leur application VR Banking en wallet iPhone compatible avec Girocard — le réseau de paiement national allemand — dès 2025, permettant à leurs millions de clients de payer sans passer par Apple Pay.

En Pologne, BLIK a étendu son NFC à l’iPhone en 2025 après avoir démarré sur Android trois ans plus tôt. Les chiffres de novembre 2025 sont encourageants — près de 4 millions d’utilisateurs, environ un cinquième de sa base — mais la croissance reste limitée à ceux qui ont accepté une procédure d’activation en plusieurs étapes jugée complexe par les analystes.

En Espagne, Bizum — déjà fort de plus de 30 millions d’utilisateurs pour les paiements entre particuliers — développe activement son wallet NFC pour les paiements en magasin.

Et en mai 2025, PayPal annonçait le déploiement de son tap-to-pay NFC sur iPhone dans 14 marchés européens — une annonce qui confirme que le mouvement est désormais continental et irréversible.

Le Crédit Agricole n’invente rien. Il rejoint une dynamique qui a démarré en Norvège dix-huit mois avant lui. Ce qui change, c’est qu’il est le premier à franchir ce pas en France — et que les autres banques françaises observent.

Apple Pay : rappel de ce qui fonctionne si bien

Avant de parler de ce que le Crédit Agricole propose, il faut comprendre pourquoi Apple Pay est aussi difficile à déloger dans le quotidien de ceux qui l’utilisent.

Le système repose sur une architecture de sécurité en deux temps. D’abord, vos données de carte bancaire ne sont jamais stockées telles quelles sur votre iPhone. Apple les tokenise : elles sont transformées en un code unique à usage unique qui ne ressemble pas à votre numéro de carte. Ensuite, ce code est protégé par le Secure Element — une puce de sécurité matérielle physiquement intégrée dans l’iPhone, indépendante du reste du système. Même Apple n’y a pas accès.

En pratique, l’expérience tient en trois gestes. Double-clic sur le bouton latéral. Face ID. Vous approchez votre iPhone du terminal. Deux secondes, pas une de plus. Ça fonctionne hors ligne. Ça fonctionne sur l’Apple Watch sans sortir le téléphone de la poche. Ça fonctionne sur Mac pour valider une commande en ligne avec Touch ID. Et l’application Cartes est un vrai portefeuille numérique : cartes de toutes vos banques, titres de transport, cartes de fidélité, cartes d’embarquement, clés de voiture, QR codes depuis iOS 27. Tout au même endroit, accessible en deux secondes.

C’est le point de référence. C’est ce contre quoi toutes ces initiatives européennes se mesurent.

Ce que propose Paiement Mobile CA — et comment ça fonctionne

L’application Paiement Mobile CA est disponible sur l’App Store. L’installation est classique. La configuration demande quelques étapes supplémentaires par rapport à Apple Pay.

Vous ouvrez l’application, vous ajoutez vos cartes bancaires du Crédit Agricole, vous autorisez l’accès à Face ID et à la puce NFC. Pour payer, vous ouvrez l’application et vous approchez votre iPhone du terminal. C’est fonctionnel.

Si vous voulez en faire votre solution par défaut — c’est-à-dire que le double-clic sur le bouton latéral lance l’application CA plutôt que Wallet — la manipulation passe par les Réglages iOS, dans la section dédiée aux apps par défaut, où il faut désigner Paiement Mobile comme application sans contact principale. C’est faisable, mais ce n’est pas quelque chose qu’on fait naturellement le premier jour.

Un mode test est disponible pour faire un essai à blanc avant le premier vrai paiement — attention délicate pour les moins à l’aise avec ce type d’outil.

Ce qui manque — et c’est là que les choses se compliquent

Le premier problème est structurel : Paiement Mobile CA n’accepte que les cartes du Crédit Agricole. Apple Wallet, lui, accepte toutes les banques françaises qui supportent Apple Pay. C’est la même limitation que la plupart des alternatives européennes à leur lancement — Vipps était limité à BankAxept avant d’ouvrir à Visa et Mastercard neuf mois plus tard.

Le deuxième problème concerne l’Apple Watch. L’ouverture NFC imposée par le DMA ne concerne que l’iPhone. Quiconque paie avec sa montre au poignet ne retrouvera pas cette fonctionnalité avec l’application du Crédit Agricole.

Le troisième problème est technique. Apple Pay utilise le Secure Element — une puce matérielle dédiée à la sécurité. L’application du Crédit Agricole utilise le HCE : Host Card Emulation. C’est une émulation logicielle, pas une puce physique. La différence n’est pas anodine : le HCE dépend de la connexion réseau pour fonctionner de façon optimale, là où Apple Pay peut tourner hors ligne. Ce n’est pas une critique marginale : la Banque Centrale Européenne avait documenté les failles du HCE dans ses propres travaux sur la sécurité des paiements sans contact. C’est la même contrainte technique que Vipps, BLIK et tous les autres — ils contournent tous le même verrou imposé par le DMA.

Le quatrième problème est pratique. Sans configuration par défaut, il faut ouvrir l’application manuellement avant de payer. Dans une file de caisse, c’est exactement ce qu’Apple Pay avait éliminé.

Enfin, Paiement Mobile CA ne s’intègre pas au paiement en ligne. Sur les sites marchands, Apple Pay permet de valider une commande d’un seul geste. Cette fonctionnalité reste absente.

La communication du Crédit Agricole : entre prudence et ambiguïté

Le Crédit Agricole, questionné par iGeneration et plusieurs médias dans les heures qui ont suivi la découverte de l’application, a publié un démenti partiel : « Il n’a jamais été dans notre intention de quitter Apple Pay. Nous proposons aux porteurs d’Apple une solution via leur banque, mais ils auront toujours le choix d’utiliser Apple Pay s’ils le souhaitent. » L’application est présentée comme une « solution complémentaire ».

On peut lire cette déclaration de deux façons.

La première : la banque teste honnêtement une alternative, sans intention d’imposer quoi que ce soit, et la réaction communautaire virulente l’a conduite à clarifier rapidement ses intentions.

La deuxième, moins naïve : cette application est une première étape. Financièrement, le modèle est limpide — chaque transaction évitée via Apple Pay est une commission économisée. Si l’adoption progresse, la tentation de réduire puis de supprimer Apple Pay pour les clients CA deviendra de plus en plus forte. C’est exactement le scénario que les analystes européens identifient dans tous les pays où ce mouvement est en cours.

Comme le note iPhoneSoft, l’intention des banques est lisible : reprendre la main sur le paiement mobile et cesser d’alimenter les marges d’Apple à chaque transaction.

La vraie question : Apple a-t-il déjà gagné ?

C’est là que les données européennes deviennent intéressantes — et nuancées.

Flagship Advisory Partners, cabinet spécialisé en paiements européens, a analysé les premiers mois de Vipps et BLIK sur iPhone. Leur conclusion tempère l’enthousiasme : débloquer techniquement l’accès au NFC ne suffit pas à renverser les habitudes installées par Apple Pay.

Le vrai mur n’est pas réglementaire, ni technique. Il est humain. Un utilisateur qui double-clique depuis des années sur son bouton latéral n’a aucune raison évidente de télécharger une app, de la configurer, et de changer son app par défaut.

La dépendance aux solutions américaines dans l’infrastructure de paiement européenne est réelle et documentée. Visa, Mastercard, Apple Pay, Google Pay — toutes les grandes plateformes sont américaines. La Chine a WeChat Pay et Alipay. Les États-Unis ont tout construit en interne. L’Europe paie des commissions depuis des décennies sans avoir réussi à faire émerger un champion continental.

Wero, l’initiative européenne de paiement mobile héritière de Paylib en France, revendique plus de 40 millions d’utilisateurs inscrits depuis son lancement à l’été 2024 — une base qui couvre l’Allemagne, la France et la Belgique. Mais elle reste essentiellement cantonnée aux paiements entre particuliers pour l’instant.

La réponse la plus convaincante resterait un projet véritablement interprofessionnel : toutes les banques, une seule application, toutes les cartes, la même fluidité qu’Apple Pay. Ce n’est pas ce que propose le Crédit Agricole aujourd’hui. Ce n’est pas non plus ce que font Vipps ou BLIK pour l’instant.

Ce qu’on retient

Le mouvement est réel, il est européen, il est coordonné par la réglementation. Les banques ne bougent pas par conviction — elles bougent parce que le DMA leur a ouvert une porte et que l’argument financier est imparable.

Mais dix-huit mois après le premier lancement européen, les chiffres d’adoption restent modestes. BLIK, l’exemple le plus avancé, ne touche qu’un cinquième de ses propres utilisateurs avec sa solution NFC iPhone. Vipps se bat encore pour convaincre ses clients de changer leur app par défaut.

Ce que le Crédit Agricole lance en France, c’est une bonne idée économiquement et une ambition légitime stratégiquement. Mais l’expérience européenne montre que l’obstacle n’est pas technique — il est comportemental. Et sur ce terrain, Apple Pay a dix ans d’avance.

Si un jour votre banque supprime Apple Pay pour vous imposer sa propre solution, vous saurez maintenant pourquoi, depuis quand, et que vous n’êtes pas les seuls en Europe à vivre cette transition.

SOURCES : Consomac FR (24 juin 2026) — iGeneration FR (24 juin 2026) — iPhoneSoft FR (24 juin 2026) — iPhoneAddict FR (25 juin 2026) — Siècle Digital FR (24 juin 2026) — Clubic FR (24 juin 2026) — MacRumors (Vipps MobilePay, décembre 2024) — CMSPI Global European Payments 2025 — Flagship Advisory Partners (analyse adoption Vipps et BLIK, décembre 2025) — Netcetera (Apple NFC opening opportunities for banks) — Digital Markets Act / Commission européenne (juillet 2024)

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