[Mise à jour #41]
Le 19 juin dernier, je vous posais la question : la France fait-elle le bon choix en interdisant le téléphone au lycée ? Depuis, la question s’est élargie. La France voulait aller plus loin — interdire carrément les réseaux sociaux aux moins de 15 ans. Et l’Australie, qui avait déjà sauté le pas en décembre 2025, commence à mesurer l’écart entre la bonne intention et la réalité.
Les deux histoires se répondent cette semaine. Et ensemble, elles posent une question inconfortable : peut-on vraiment légiférer sur les habitudes numériques d’une génération qui connaît mieux Internet que les législateurs qui l’encadrent ?

L’Australie a tenté. Les chiffres sont là.
Le 10 décembre 2025, l’Australie devenait le premier pays au monde à interdire légalement les réseaux sociaux aux moins de 16 ans. Une loi ambitieuse, une première mondiale, une décision saluée dans de nombreux pays comme un signal fort. Six mois plus tard, les résultats sont consternants.
L’Université de Newcastle a mesuré l’impact réel : trois mois après l’entrée en vigueur de la loi, plus de huit adolescents australiens sur dix concernés étaient encore présents sur les plateformes interdites. Le gouvernement revendique la suppression de plus de cinq millions de comptes de mineurs — mais les études de terrain racontent une autre histoire.
Une étude publiée dans le British Medical Journal, menée auprès de plus de 400 jeunes utilisateurs avant et après les restrictions, est encore plus précise : peu de changements chez les 12-13 ans, une légère baisse chez les 14-15 ans, et — ironie suprême — une augmentation de l’utilisation chez les 16 ans et plus.

Les techniques de contournement sont d’une simplicité désarmante : déclarer un faux âge, envoyer un selfie retouché, utiliser un VPN, créer un compte au nom d’un parent ou d’un ami majeur. Les systèmes de vérification des plateformes se sont révélés aussi robustes qu’une porte en carton.
Une mère interrogée par la presse australienne raconte avoir trouvé, en feuilletant le téléphone de son adolescent, un nouveau compte ouvert sous un faux nom. Elle décrit l’interdiction comme “une demande polie qu’un intimidateur peut ignorer”.
Pourtant le gouvernement d’Anthony Albanese ne capitule pas. Le 27 juin, il annonçait le doublement des sanctions financières maximales infligées aux plateformes qui ne jouent pas le jeu. L’amende passe de 49,5 millions à 99 millions de dollars australiens — soit environ 60 millions d’euros — pour tout manquement systémique. Le régulateur australien, l’eSafety Commissioner, reçoit de nouveaux pouvoirs pour contraindre les plateformes à fournir des preuves de leurs mesures de conformité et des rapports mensuels sur les comptes supprimés.
Albanese l’a dit clairement : “Il est clair que les géants de la tech ne font pas assez pour se conformer à la loi.” C’est exact. Mais il est peut-être plus clair encore que des adolescents motivés à contourner une interdiction numérique y parviendront presque toujours.

La France voulait faire pareil. Bruxelles dit non.
Pendant que l’Australie durcit le ton face à l’échec partiel de sa loi, la France découvre que son propre projet d’interdiction ne passera pas en l’état.
Le 6 juillet 2026, la Commission européenne a rendu un avis sans appel : la proposition de loi française visant à interdire les réseaux sociaux aux moins de 15 ans n’est pas pleinement compatible avec le droit de l’Union européenne. La France doit revoir sa copie.
Le problème est juridique, mais il dit quelque chose d’important sur la structure du pouvoir numérique en Europe. La loi française prévoyait de confier à l’Arcom le pouvoir de classer les plateformes et de sanctionner celles qui ne respecteraient pas l’interdiction. Or le Digital Services Act réserve la supervision des très grandes plateformes à la Commission européenne elle-même.
Le message de Bruxelles est juridiquement précis : les États membres peuvent fixer un âge minimal d’accès aux plateformes, mais ils ne peuvent pas créer des obligations parallèles qui entrent en conflit avec ce que le DSA prévoit déjà à l’échelle européenne. Le porte-parole de la Commission l’a dit sans ménagement : imposer des obligations supplémentaires aux plateformes quand le DSA les encadre déjà est “clairement à proscrire”.
Il y a un deuxième problème plus technique mais tout aussi bloquant. Le Sénat avait modifié la proposition initiale en distinguant deux catégories de plateformes — interdites d’un côté, autorisées sous conditions de l’autre — avec l’Arcom comme arbitre. La Commission européenne estime que cette architecture crée une fragmentation juridique incompatible avec le marché unique numérique. Elle craint en outre que le pouvoir confié à l’Arcom porte atteinte aux libertés individuelles garanties par les traités européens.
Il y a aussi un problème structurel que personne n’aime énoncer clairement : quand la France veut imposer des obligations à Meta ou TikTok, elle se heurte au fait que les sièges européens de ces entreprises sont en Irlande. C’est Dublin — et au-dessus de Dublin, Bruxelles — qui a le dernier mot.
Le gouvernement français voulait une application dès la rentrée 2026. Ce calendrier est désormais compromis. Une commission mixte paritaire devra retravailler le texte, sans date fixée à ce jour.
Von der Leyen plaide pour une réponse commune à l’échelle du continent — un outil de vérification de l’âge développé par l’UE, déjà testé en France et dans d’autres pays membres, présenté comme opérationnel. Un comité d’experts remet ses recommandations le 13 juillet.

Le vrai problème que les deux pays ont en commun
Ce qui relie l’Australie et la France dans cette histoire, c’est moins l’échec des lois que la difficulté à définir correctement le problème à résoudre.
Interdire les réseaux sociaux aux mineurs, c’est supposer que l’accès lui-même est le danger. Mais l’accès est partout, permanent, sur des dizaines d’appareils différents, à travers des dizaines de services différents. Un adolescent privé d’Instagram trouvera Discord, trouvera Snapchat, trouvera BeReal, trouvera quelque chose que les législateurs n’ont pas encore nommé.
Plusieurs organisations ont alerté sur l’effet paradoxal : priver les adolescents des espaces visibles et modérés pourrait les pousser vers des coins d’internet infiniment moins encadrés. L’interdiction crée le risque qu’elle prétend réduire.
La question n’est peut-être pas “comment empêcher les mineurs d’accéder aux réseaux sociaux”, mais “comment les réseaux sociaux doivent-ils être conçus pour des utilisateurs mineurs”. Ce sont deux problèmes radicalement différents, avec des solutions radicalement différentes.
La première solution appartient aux législateurs. La seconde appartient aux plateformes — et c’est précisément là que les deux approches, australienne et française, buttent sur la même réalité : les plateformes n’ont aucun intérêt économique à réduire leur audience, même mineure.

Ce qu’il faut retenir
L’intention est bonne dans les deux cas. Protéger les adolescents des effets documentés de l’exposition intensive aux réseaux sociaux — anxiété, comparaison sociale, harcèlement, disruption du sommeil — est un objectif légitime et urgent.
Mais l’Australie démontre qu’une interdiction sans outil de vérification robuste devient très vite une déclaration d’intention. Et la France découvre qu’un projet de loi national qui ignore le cadre juridique européen n’arrive pas jusqu’à la rentrée.
Il reste une troisième voie, plus lente mais peut-être plus solide : une directive européenne harmonisée, un système de vérification de l’âge commun, et surtout une pression réglementaire sur la conception même des plateformes — leurs algorithmes, leurs mécanismes d’engagement, leurs systèmes de recommandation — plutôt que sur l’accès des utilisateurs.
C’est ce vers quoi Bruxelles semble vouloir aller. En attendant, les adolescents australiens sont sur Instagram avec de faux selfies. Et les moins de 15 ans français continueront de scroller librement jusqu’à nouvel ordre.
Sources : Franceinfo (Commission européenne / loi française, 6 juillet 2026) — Touteleurope.eu (DSA et proposition française, 7 juillet 2026) — TIME France (Bruxelles et loi française, 8 juillet 2026) — Planet.fr (analyse juridique DSA / Arcom, 8 juillet 2026) — Rotek.fr (Commission européenne / AFP, 7 juillet 2026) — Franceinfo (Australie doublement amendes, 27 juin 2026) — Generation-NT (Australie 6 mois bilan, 29 juin 2026) — Le Temps / AFP (Australie amendes, 27 juin 2026) — L-echo.info (Australie renforcement loi, juin 2026) — Non Stop Reality (Australie eSafety, juillet 2026) — Moyens.net (Australie parents et adolescents, juillet 2026) — British Medical Journal (étude impact loi australienne, juin 2026) — Université de Newcastle (85 % adolescents australiens toujours connectés)

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