Lunettes connectées : la Norvège veut les chasser des lieux où l’on se croit à l’abri des caméras

[Mise à jour #131]

Le 5 octobre, Oslo a dévoilé son intention de déposer un projet de loi pour interdire, pour une durée limitée, les lunettes dotées d’une caméra et d’un micro dans certains lieux publics. C’est le ministre de la Numérisation, Torgeir Micaelsen, qui a porté l’annonce. Rien n’est voté à ce stade : le texte doit encore être soumis au Parlement, et l’exécutif, classé au centre gauche, dit vouloir avancer vite. L’initiative est présentée comme une première en Europe, et les Ray-Ban Meta, modèle le plus répandu, sont les premières concernées.

Une interdiction ciblée, pas un bannissement

Le projet annoncé est plus nuancé que les gros titres. Les lunettes resteraient en vente, et personne ne serait empêché de les utiliser chez soi. Le dispositif viserait des lieux précis, avec des dérogations pour les personnes qui en ont un besoin réel, comme les malvoyants. Il serait provisoire : un comité d’experts, encore à constituer, aurait pour mission de proposer ensuite des règles pérennes.

Les médias n’énumèrent pas tous les mêmes lieux : écoles, parcs et plages pour les uns, aires de jeux, centres de santé et vestiaires sportifs pour les autres, salles de concert pour d’autres encore, universités à l’étude. La liste définitive reste donc à écrire. Le périmètre des appareils aussi : du plus large, tout accessoire porté sur soi qui enregistre, au plus étroit, les seules lunettes qui combinent caméra, micro et IA, en passant par toute monture capable de capter image ou son.

Pourquoi la Norvège, et pourquoi maintenant

L’annonce arrive après des mois de méfiance dans le pays. Les écoles d’Oslo ont déjà fermé la porte à ces lunettes, tout comme Equinor, poids lourd de l’économie norvégienne. Le contexte commercial explique l’urgence : EssilorLuxottica, associé à Meta et propriétaire de Ray-Ban, a vendu en 2025 plus de sept millions de paires, soit plus de trois fois le total des deux années précédentes. D’après Reuters, Meta contrôlerait environ trois quarts du marché mondial.

Le cas français illustre ce qui inquiète

Pas besoin d’aller à Oslo pour mesurer le problème. Début septembre, e-Enfance, l’association qui gère le 3018, la ligne nationale d’aide aux victimes de violences numériques, tirait la sonnette d’alarme : une vingtaine de signalements de femmes filmées à leur insu, la plupart avec des lunettes Meta. Le 18 septembre, le parquet de Paris ouvrait au moins une enquête pour harcèlement sexuel, et d’autres ont suivi. Parmi les situations rapportées, celle d’une passante abordée à la Fête de la musique, en juin : filmée, puis exposée sur TikTok. Le parquet précise que diffuser de telles images sans accord peut coûter deux ans de prison et 45 000 euros d’amende. Aucune marque n’est citée dans l’enquête, et Meta n’y est pas désignée comme suspecte à ce stade.

La petite lumière ne rassure pas tout le monde

Meta met en avant un voyant lumineux censé prévenir l’entourage, et affirme que la caméra se bloque quand il est éteint. Le groupe vient aussi de présenter des modèles sans caméra. Le malaise n’a pas disparu pour autant : des associations affirment qu’il existe des moyens de contourner le voyant, et surtout ces montures se fondent dans la masse. Dans un parc ou une salle de concert, personne ne peut savoir à distance si la caméra tourne. La protection de la vie privée ne peut donc plus reposer sur le seul choix de celui qui s’équipe : les passants, eux, n’ont rien demandé.

Ce qu’il faut retenir

La Norvège pose le bon diagnostic : une caméra qu’on ne remarque pas transforme l’espace public. Savoir qu’on est filmé et circuler sans y penser, ce n’est pas la même expérience, et ces lunettes brouillent la frontière. Le projet a aussi le mérite de la prudence : provisoire, limité aux lieux sensibles, avec des dérogations et des experts pour écrire la suite. Sa fragilité sera l’application. Comment un agent d’accueil repère-t-il, à l’entrée d’une plage, une monture qui enregistre ? Une règle fondée sur l’objet risque de rester symbolique, alors qu’une règle sur l’usage (filmer, enregistrer, diffuser sans accord) aurait des effets plus concrets. Le dossier parisien le suggère : ce que la justice française examine, ce n’est pas le port de lunettes, c’est le fait de filmer quelqu’un pour le livrer en pâture en ligne. Si Oslo parvient à dire noir sur blanc ce qu’on a le droit de faire avec ces lunettes, et pas seulement où on peut les porter, son texte pourra inspirer d’autres pays. Sinon, il restera un geste fort sans prise sur la réalité.

Sources : Mac4ever, « Lunettes connectées : la Norvège veut être le premier pays à les interdire » — L’Essentiel de l’Éco, « La Norvège veut interdire les Ray-Ban Meta dans les lieux publics » — Génération-NT, « Lunettes connectées : la Norvège veut une interdiction » — MonCarnet, « La Norvège veut interdire temporairement les lunettes d’IA dans les lieux publics » — KultureGeek, « Lunettes IA : la Norvège prépare une interdiction dans certains lieux publics » — 01net (via TitresPresse), « Interdiction des lunettes connectées : ce pays européen envisage de passer le cap » — Hada News, « La Norvège envisage une interdiction partielle des lunettes connectées » — Clubic, « Lunettes connectées : des femmes filmées sans consentement, le parquet de Paris ouvre plusieurs enquêtes » — franceinfo, « Le parquet de Paris ouvre plusieurs enquêtes après des plaintes de femmes ayant été filmées avec des lunettes connectées sans leur consentement » — Next, « Lunettes connectées : le parquet de Paris ouvre une enquête pour harcèlement sexuel » — KultureGeek, « Lunettes connectées : des enquêtes en France après des plaintes de femmes filmées dans la rue » — Pasquale Pillitteri, « Lunettes connectées, Paris ouvre une enquête pour harcèlement sexuel »

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