[Mise à jour #60]
Vos grands-parents se sont peut-être abîmé le dos dans des métiers manuels épuisants. Vous, vous êtes probablement en train d’abîmer vos cervicales en lisant cet article, tête penchée vers votre téléphone. Le mal a désormais un nom reconnu par les kinésithérapeutes et les médecins du monde entier : le « tech neck », littéralement le « cou technologique ».

Une pression sur les cervicales qui grimpe vite, et fort
Le chiffre qui a lancé toute cette prise de conscience vient d’une étude publiée en 2014 dans la revue Surgical Technology International, régulièrement reprise depuis. Redressée, la tête humaine pèse environ 5 kilos — une charge que les cervicales encaissent sans difficulté au quotidien. Mais chaque degré d’inclinaison vers l’avant alourdit considérablement cette charge réelle : elle grimpe à environ 18 kilos dès 30 degrés, puis jusqu’à 27 kilos à 60 degrés d’inclinaison — soit plus de cinq fois le poids initial, maintenu des heures durant, chaque jour.

Les kinésithérapeutes et médecins observent aujourd’hui un tableau de symptômes assez cohérent d’un patient à l’autre : une gêne qui s’installe dans la nuque, remonte parfois jusqu’aux tempes sous forme de maux de tête, s’accompagne d’épaules raides, et peut, dans certains cas, se prolonger par des fourmillements le long des bras. Bonne nouvelle : dans la grande majorité des cas, ces douleurs restent réversibles, à condition d’agir.

Le vrai signal d’alarme : des adolescents qui développent des douleurs de quadragénaires
Ce qui inquiète particulièrement les professionnels de santé, ce n’est pas tant que ce mal existe, mais qui il touche désormais. Longtemps associées aux métiers physiques ou au vieillissement naturel, les douleurs cervicales touchent aujourd’hui des jeunes en parfaite santé par ailleurs, sans aucun facteur de risque classique — si ce n’est un objet qu’ils gardent constamment à la main. En France, les 15-24 ans passent en moyenne plus de cinq heures par jour sur leur téléphone selon une étude de l’Arcom. Résultat : des profils de patients de 15 ou 16 ans présentent désormais des douleurs et une usure articulaire qu’on associait, il y a encore une décennie, presque exclusivement à des adultes bien plus âgés.
Le professeur Jan Hartvigsen, épidémiologiste spécialiste du sujet, met toutefois en garde contre un diagnostic trop hâtif qui accuserait le seul smartphone. Selon lui, il s’agit d’une « douleur multifactorielle » : le stress chronique, le manque de sommeil et surtout la sédentarité générale jouent un rôle au moins aussi important que l’objet lui-même. Le Dr Zacharia Isaac, spécialiste de la colonne vertébrale à Mass General Brigham, va dans le même sens outre-Atlantique : ce n’est pas tant l’angle du regard vers le bas qui pose problème, dit-il, que l’immobilité prolongée dans n’importe quelle posture, aussi correcte soit-elle, maintenue trop longtemps sans interruption.
Un autre déséquilibre mérite d’être noté : selon plusieurs études reprises par les kinésithérapeutes, les femmes seraient globalement plus touchées par les douleurs cervicales que les hommes, un écart attribué en partie à une plus grande sensibilité inflammatoire liée aux variations hormonales tout au long de la vie.

Ce qu’on peut vraiment faire, au-delà de « lâcher son téléphone »
Les kinésithérapeutes recommandent en priorité un exercice simple et discret, réalisable n’importe où : la rétraction cervicale. Le principe : debout ou assis, dos droit, on ramène doucement la tête vers l’arrière en gardant le menton horizontal, un peu comme si l’on cherchait volontairement à se former un double menton, jusqu’à sentir un léger étirement à la base du crâne. On tient la position quelques secondes avant de relâcher, en répétant le mouvement plusieurs fois de suite, idéalement après chaque longue session d’écran.
Au-delà de cet exercice ponctuel, la vraie prévention de fond reste la même que pour la plupart des maux liés à la sédentarité : bouger régulièrement, marcher, pratiquer une activité physique qui renforce les muscles profonds du dos et du cou. Certains fabricants de smartphones commencent d’ailleurs à intégrer des fonctionnalités de sensibilisation posturale ou de réduction de la lumière bleue sur leurs modèles les plus récents — un geste positif, mais qui ne remplace en rien un changement d’habitude corporelle.

Ce qu’il faut retenir
Ce qui me frappe dans cette histoire, c’est le miroir qu’elle nous tend, à nous qui avons grandi ou vieilli avec l’arrivée du smartphone. Nos aînés se sont abîmé le corps dans des métiers manuels, avec la fierté d’un travail physique visible et reconnu. Nous, on abîme nos cervicales à coups de scroll, souvent sans même nous en rendre compte, pour un geste qui ne produit rien de tangible.
La bonne nouvelle, c’est que ce mal reste, dans l’immense majorité des cas, réversible et évitable. La mauvaise, c’est qu’il touche déjà des adolescents qui n’ont pourtant connu que ça — un smartphone dans la main depuis l’enfance. Le vrai enjeu n’est peut-être pas de culpabiliser sur chaque scroll, mais de retrouver, plusieurs fois par jour, ce simple réflexe qu’on a largement perdu : relever la tête, et regarder ailleurs qu’un écran.
Sources : Journal du Geek, « Le “tech neck” : comment éviter ce nouveau mal causé par les smartphones et les ordinateurs » (16 juillet 2026) — Generation-NT, « Le “tech-neck” : la nouvelle maladie des collégiens accros au smartphone » (13 octobre 2025) — Ariase, « Utiliser un smartphone déforme notre cou ? Le phénomène de la Tech Neck bien connu » (30 mars 2026) — Eureka Formation, « Tech neck : qu’est-ce que la douleur au cou due au smartphone et comment prévenir la douleur et la raideur » (30 mai 2026) — Body House Kiné, « Tech Neck : 5 gestes de kinésithérapeute pour sauver vos cervicales du smartphone » (23 janvier 2026) — Mass General Brigham / Health Matters, « Prevent Tech Neck » (11 février 2026) — NewYork-Presbyterian / Health Matters, « How to Prevent and Fix ‘Tech Neck’ » — Surgical Technology International (2014, étude de référence sur la pression cervicale)

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