[Mise à jour #96]
Le 1er septembre, le gouvernement sud-coréen a officialisé son programme “IA pour tous” : un accès gratuit et sans aucune limite d’utilisation à des outils d’intelligence artificielle générative, promis à l’ensemble de la population avant la fin de l’année. Trois candidats sur les six en lice — des consortiums bâtis autour de SK Telecom, KT et Kakao — ont été choisis pour porter ce déploiement à l’échelle du pays. Une décision qui tranche nettement avec les approches européenne et américaine, et qui a immédiatement attiré l’attention des observateurs internationaux.

Le vrai objectif : moins l’accès gratuit que la souveraineté
Derrière la promesse de gratuité se cache une stratégie bien plus calculée. Pour le ministère des Sciences et des TIC, laisser la population dépendre durablement d’outils étrangers pose un problème de fond : rien ne garantit qu’un service gratuit aujourd’hui le reste demain, ni qu’un abonnement ne grimpe pas soudainement, ni même qu’un fournisseur ne décide pas, un jour, de couper l’accès sans préavis. Un raisonnement à mettre en perspective avec l’ampleur déjà atteinte par ces usages dans le pays : la majorité des Sud-Coréens a déjà eu recours à l’intelligence artificielle sous une forme ou une autre, et plusieurs millions d’entre eux utilisent régulièrement des services génératifs, ChatGPT arrivant largement en tête des habitudes actuelles.
Le gouvernement ne se contente pas de subventionner l’accès : il impose aussi des règles précises pour garantir que cette infrastructure reste largement nationale. Une part majoritaire de chaque service doit ainsi s’appuyer sur le modèle d’intelligence artificielle propre à l’opérateur coréen concerné, le reste devant provenir d’autres technologies développées localement. Une manière très concrète de bâtir une souveraineté technologique dès la conception du dispositif, plutôt que de simplement régler la facture d’un service étranger pour tout le pays.

Qui fait quoi, concrètement
Les usages prévus varient selon les consortiums. Kakao, déjà bien implanté dans les habitudes de messagerie du pays, veut glisser des assistants conversationnels au cœur de son application, avec des déclinaisons pensées pour les démarches fiscales ou l’accompagnement du grand âge. KT, de son côté, prépare une intégration avec son propre portail web et plusieurs partenaires commerciaux, dans des secteurs allant de la mode à l’immobilier. Au-delà de ces usages grand public, le gouvernement veut aussi injecter l’IA générative directement dans les services publics : prise de rendez-vous médicaux, paiement des impôts, recherche d’emploi, recherche de logement, et conseil aux petites entreprises figurent parmi les domaines explicitement visés. La feuille de route ne s’arrête d’ailleurs pas à 2026 : au-delà de 2027, l’ambition affichée par le ministère est de faire évoluer ces assistants génériques vers un compagnon numérique propre à chaque citoyen.

L’absence qui en dit long : Naver boude le projet
Un nom manque à l’appel, et ce silence n’a rien d’anodin. Naver, la plus grande plateforme web du pays, s’est tenue à l’écart de cet appel à projets, invoquant publiquement le souhait de rester concentrée sur ses propres chantiers en intelligence artificielle. Mais d’autres explications circulent en parallèle : le calendrier de mise en œuvre, particulièrement serré, aurait dissuadé l’entreprise, tout comme l’exigence d’intégrer des technologies venues d’autres acteurs à sa propre offre — un compromis que Naver aurait jugé peu rentable au regard des efforts à fournir. Ce refus s’inscrit dans une relation déjà tendue avec les pouvoirs publics sur ce dossier : quelques mois plus tôt, en janvier, Naver avait déjà été écartée d’un autre programme national dédié aux modèles d’IA fondamentaux, non pas pour des raisons de performance technique, mais parce que des interrogations avaient été soulevées sur l’origine et l’indépendance des données utilisées par son propre modèle, HyperCLOVA X.

Le contexte chiffré et la suite
L’ambition budgétaire donne une idée du sérieux de l’engagement gouvernemental : l’État consacre plus de 10 000 milliards de wons, soit environ 7,2 milliards de dollars, au seul développement de l’intelligence artificielle sur l’année 2026. Cet effort financier s’accompagne d’un renforcement matériel bien concret : un centre de calcul commun à Nvidia, Naver et au fonds d’investissement Brookfield, installé à Sejong, doit voir sa puissance presque quadrupler d’ici 2028, passant d’une cinquantaine à 200 mégawatts, une annonce faite fin juillet. Le gouvernement lui-même fournit une partie du matériel nécessaire, notamment des puces graphiques Nvidia, en complément d’un financement partiel du dispositif.

Ce qu’il faut retenir
Ce que la Corée du Sud met en place dépasse largement le simple geste de bonne volonté envers ses citoyens : c’est un pari d’État qui traite l’intelligence artificielle comme une infrastructure publique au même titre que l’électricité ou l’eau, avec une ambition de souveraineté technologique construite dès le cahier des charges. Rares sont les gouvernements qui sont allés aussi loin, aussi vite, sur un engagement financier et réglementaire de cette nature — entre une Europe qui mise avant tout sur la régulation et des États-Unis qui laissent largement le marché trancher.
L’absence de Naver mérite pourtant d’être prise au sérieux comme signal d’alerte : si le plus grand acteur numérique national du pays juge le calibrage économique du programme insuffisamment intéressant pour s’y engager, la question de la viabilité à long terme d’un service gratuit et illimité, financé sur fonds publics face à des coûts de calcul qui ne cessent de grimper, reste entièrement ouverte. Le vrai test n’aura donc pas lieu à l’annonce, mais dans les mois qui suivront le lancement effectif du service.
Sources : Clubic, “La Corée du Sud offre une IA gratuite et illimitée à tous ses citoyens, un pari que le monde entier regarde” — MacGeneration, “La Corée du Sud va proposer une IA gratuite et illimitée à ses habitants” — VGTimes, “L’IA pour Tous de la Corée du Sud offrira aux citoyens un accès gratuit à l’IA générative” — FAQmob, “Pourquoi la Corée du Sud offre-t-elle une IA gratuite et illimitée à tous ses citoyens d’ici 2026 ?” — Developpez.com (intelligence-artificielle), “« L’IA pour tous », la Corée du Sud prévoit d’offrir à l’ensemble de sa population un accès gratuit à l’IA générative, sans aucune limite de jetons” — La Crypto Monnaie, “La Corée du Sud offrira à ses citoyens un accès gratuit à l’IA”

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