[Mise à jour #50]
Il y a une semaine à peine, Apple accusait OpenAI de lui avoir volé ses secrets industriels pendant qu’elle défendait, devant un autre tribunal, son droit d’avoir aspiré des millions de vidéos YouTube pour sa propre IA. Cette semaine, deux nouvelles affaires viennent allonger la liste. D’un côté, trois grands éditeurs attaquent Google pour avoir nourri Gemini avec des millions de livres protégés. De l’autre, un piratage informatique vient de confirmer que Suno, la start-up star de la musique générée par IA, a bel et bien aspiré des millions de titres sur YouTube et Deezer — exactement ce que l’industrie soupçonnait depuis deux ans.

Hachette, Cengage, Elsevier : « l’une des plus vastes violations de droit d’auteur de l’histoire »
Le 13 juillet 2026, Hachette Book Group, l’éditeur spécialisé Cengage Learning, le géant de l’édition scientifique Elsevier, ainsi que le romancier Scott Turow et sa société d’édition S.C.R.I.B.E., ont déposé un recours collectif fédéral devant le tribunal du district sud de New York. Leur accusation : Google aurait utilisé sans autorisation des millions d’œuvres — romans, essais, livres pour enfants, mémoires, poésie, ouvrages universitaires — pour entraîner Gemini, sa famille de modèles d’intelligence artificielle.
Ce que la plainte décrit dépasse le simple usage de contenu public. Selon les plaignants, Google aurait puisé dans ses propres services — Google Books, Google Play Books, Google Scholar — alors que les droits accordés par les éditeurs à ces plateformes se limitaient strictement à l’indexation, l’affichage d’extraits ou la vente, jamais à l’entraînement d’une IA générative. La plainte va plus loin : elle accuse Google d’avoir aussi puisé sur le web ouvert, y compris sur des bibliothèques pirates identifiées comme Z-Library, OceanofPDF et WeLib, et d’avoir contourné les péages d’accès de sites universitaires pour aspirer des articles scientifiques. Plus grave encore selon les plaignants, l’entreprise aurait effacé ou modifié les mentions de copyright présentes dans les fichiers pour dissimuler l’origine réelle des documents utilisés.
Le détail qui pèse le plus lourd dans le dossier reste un document interne de Google, cité directement dans la plainte, où l’entreprise qualifiait elle-même certains usages de ses livres numérisés de « hautement problématique ». Un risque que ce même document chiffrait en dizaines de milliards de dollars. Autrement dit, Google savait.
Les plaignants illustrent la menace concrète que cela représente pour leur métier avec un exemple frappant : selon le dossier déposé au tribunal, Gemini serait capable de produire un roman policier complet de cent pages en une vingtaine de minutes, pour un coût de génération de quelques centimes seulement — un rythme de production qu’aucun auteur humain ne pourrait jamais suivre, et qui ressemblerait de très près à une œuvre existante sur laquelle le modèle se serait entraîné.
Cette affaire s’inscrit dans une série qui s’allonge mois après mois. Les mêmes plaignants avaient déjà attaqué Meta et son PDG Mark Zuckerberg en mai, devant le même tribunal, pour des motifs similaires. Le précédent le plus regardé reste celui d’Anthropic, qui avait choisi de régler à l’amiable en septembre 2025 en versant au moins 1,5 milliard de dollars à des auteurs et éditeurs plaignants. Mais un autre juge, William Alsup, avait tranché différemment dans une affaire comparable : nourrir une IA générative avec des œuvres protégées légalement acquises ne constituerait pas en soi une infraction — seul le recours à des copies piratées poserait problème. L’issue du dossier Google, potentiellement, pourrait redéfinir où se situe exactement cette frontière.

Suno piraté : le code source confirme ce que la musique soupçonnait depuis deux ans
Pendant que Google encaisse cette nouvelle plainte, une autre affaire éclate du côté de la musique. Un pirate se présentant sous le pseudonyme ellie.191 a transmis au média américain 404 Media du code source dérobé chez Suno, daté de 2023 et 2024. L’accès initial se serait fait par une attaque visant la chaîne de production logicielle de l’entreprise, une technique consistant à piéger des outils de développement pour en extraire discrètement des identifiants de connexion. Le pirate se serait ainsi emparé des accès d’un employé de Suno, ouvrant la porte à des comptes GitHub et à des services cloud internes de l’entreprise.
Le code récupéré détaille noir sur blanc les sources et les volumes de données aspirées pour entraîner l’IA musicale. Sept origines reviennent dans les commentaires du code : YouTube Music, Genius, Deezer, la banque de musique libre Pond5, Jamendo, Freesound et la bibliothèque de partitions IMSLP. Les volumes donnent la mesure de l’opération : plus de deux millions d’extraits et plus de 113 000 heures d’audio pour la seule plateforme YouTube Music, environ 12 300 heures pour Deezer, 62 000 heures pour Pond5, 17 600 heures pour les paroles protégées de Genius. Le code montre même que Suno recherchait spécifiquement des versions a cappella de certains titres — une précision technique qui laisse peu de place au doute sur l’intentionnalité de la démarche.
Ces révélations viennent appuyer directement les accusations portées depuis plusieurs mois par la Recording Industry Association of America (RIAA), qui poursuit Suno au nom d’Universal Music Group et de Sony Music Entertainment pour avoir aspiré des chansons protégées en contournant leurs mesures de protection. Suno avait déjà admis, dans une procédure judiciaire antérieure, s’être entraîné sur « pratiquement toute la musique de qualité raisonnable accessible sur le web ouvert » — plaidant qu’il s’agit là d’un usage loyal (fair use) plutôt que d’une violation. Warner Music Group, initialement partie plaignante, s’est retirée de la procédure après avoir conclu un accord de licence avec Suno en novembre 2025 — accord qui a notamment permis à Suno de racheter Songkick.
Le front judiciaire ne se limite pas aux États-Unis. En Allemagne, Suno affronte actuellement la GEMA — l’équivalent de la SACEM française — devant le tribunal de Munich, sous la présidence du même juge qui avait déjà sanctionné OpenAI fin 2025 pour usage non autorisé de paroles de chansons. Le droit allemand permettrait une application immédiate d’une éventuelle décision défavorable à Suno, même en cas d’appel — une injonction qui pourrait geler les activités européennes de la plateforme. Le volet américain de l’affaire, lui, a été repoussé à avril 2027.
Le piratage a aussi eu une conséquence collatérale : le hacker s’est emparé de la base de données clients de Suno — adresses e-mail, numéros de téléphone, détails de paiement Stripe. Suno reconnaît l’incident, survenu en novembre 2025, mais le qualifie d’« incident de sécurité limité rapidement contenu », et a choisi de ne pas prévenir individuellement les utilisateurs concernés, jugeant les données compromises non sensibles.

Deezer, victime et pionnier malgré elle
Il y a une ironie particulière à observer dans le fait que Deezer — plateforme de streaming française directement citée parmi les sources pillées par Suno — soit aussi devenue l’un des acteurs les plus actifs dans la détection de musique générée par IA. Selon les propres chiffres de l’entreprise, la part de titres entièrement générés par IA déposés chaque jour sur sa plateforme est passée de 10% en janvier à environ 44% aujourd’hui, soit près de 75 000 morceaux quotidiens. Deezer a développé un outil capable, selon elle, de détecter à 100% les productions des modèles les plus utilisés, dont Suno lui-même, et exclut ces titres de ses recommandations algorithmiques et de ses calculs de redevances — d’autant que 70% des écoutes de titres IA sur la plateforme seraient liées à des pratiques frauduleuses comme l’écoute automatisée.
L’illustration la plus frappante de ce que cette bascule change concrètement : une reprise afro-soul générée par IA du titre « Papapoutai » a cumulé 25 millions d’écoutes sur Spotify en 2026 — sans qu’aucun humain n’ait interprété la version qui a réellement circulé.

Le fair use reste une défense juridique légitime, et certains juges lui ont déjà donné raison sur des œuvres légalement acquises. Mais à mesure que les dossiers s’accumulent — Meta, Anthropic, Google, Suno, Nvidia, Runway ML — un même motif se dessine : la course à l’IA générative s’est largement construite sur l’hypothèse que demander la permission coûterait plus cher, économiquement et en vitesse d’exécution, que risquer un procès des années plus tard. Le pari a fonctionné pour beaucoup, longtemps. Reste à voir si les tribunaux américains et désormais allemands, avec des systèmes juridiques très différents dans leur rapport au fair use, vont continuer à l’accepter.

Sources : ICTjournal, « Entraînement de Gemini : des éditeurs attaquent Google pour violation du droit d’auteur » — Softonic, « Google attaqué en justice pour Gemini : des millions de livres protégés en cause » — Mac4Ever, « Trois grands éditeurs, dont Hachette, attaquent Google à cause de Gemini » — Journal du Net, « Hachette, Elsevier et Cengage attaquent Google » — Siècle Digital, « Google attaqué en justice pour avoir utilisé des millions de livres protégés afin d’entraîner Gemini » (16 juillet 2026) et « L’IA musicale Suno accusée de s’être entraînée sur des millions de morceaux piratés » (17 juillet 2026) — Brief IA, « Google confronté à une plainte judiciaire par des éditeurs littéraires » et « Suno piraté : des données YouTube exploitées pour l’IA musicale » — Pèse sur start, « Suno piraté : l’IA musicale aurait aspiré de la musique sur YouTube et Deezer » — Le Canal Auditif, « Un piratage chez SUNO révèle que le service d’IA a gratté des millions de chansons » — Clubic, « Suno piraté : comment l’IA a aspiré plus de 2 millions d’extraits YouTube et des milliers d’heures sur Deezer » — Music Business Worldwide, « Suno scraped YouTube, Deezer to train AI, hacked code reveals » — Fredzone, « L’IA musicale Suno piratée : l’ampleur colossale de son aspiration de données révélée » — Rolling Stone Québec, « Près de 30% de la musique sur Deezer est générée par l’IA » — Billboard France, « Deezer commercialise désormais son outil de détection des titres générés par IA »

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