Fracture numérique au Japon : quand les lycéens deviennent les profs de smartphone de leurs grands-parents

[Mise à jour #119]

Le Japon a un problème d’horloge qui tourne plus vite que sa population ne s’adapte. Les opérateurs télécoms y ferment progressivement leurs réseaux 2G et 3G, forçant des centaines de milliers de personnes encore équipées de téléphones à clapet à basculer vers le smartphone, qu’elles le veuillent ou non. Résultat : un pan entier de la population senior se retrouve à devoir apprivoiser en urgence un objet que ses petits-enfants maîtrisent depuis l’âge de dix ans. Face à ce mur, plusieurs initiatives locales misent sur une solution simple — remettre les jeunes au centre du dispositif, non pas comme spectateurs, mais comme professeurs.

Un chiffre qui dit tout

Le fossé n’est pas anecdotique : selon une enquête du Cabinet Office japonais publiée en 2021, plus d’un quart des personnes dans la soixantaine et près de six sur dix dans la soixantaine-dix se déclarent incapables d’utiliser un équipement numérique, smartphone compris. Le gouvernement affiche pourtant l’objectif d’une société « où personne n’est laissé de côté » par le numérique. Entre l’ambition affichée et la réalité du terrain, la fermeture accélérée des réseaux 2G/3G vient créer une urgence que les politiques publiques peinent encore à absorber.

Des lycéens en salle de classe, mais à l’envers

Dans la préfecture de Gifu, des lycéens de l’établissement de Tono donnent des cours de smartphone aux habitants âgés de leur commune, dans le cadre d’un programme régional de lutte contre la fracture numérique. Le principe est direct : les élèves enseignent en tête-à-tête la prise en main de base — passer un appel, chercher sur Internet, utiliser une application — à des seniors volontaires. Même schéma dans un second lycée, Mashita Seifu, où ce sont cette fois des élèves de la filière sociale qui prennent le relais. Ces initiatives s’inscrivent dans un plan préfectoral de transformation numérique qui cible directement la réduction du fossé générationnel.

Ce que la recherche japonaise observe vraiment

Ces échanges ne profitent pas qu’à une seule génération, et c’est ce que documente la recherche japonaise sur le sujet. Selon les travaux de Yo Murayama, chercheur à l’Institut de gérontologie de Tokyo, les interactions intergénérationnelles produisent des effets mesurables des deux côtés — amélioration de l’empathie et du sentiment d’efficacité personnelle chez les enfants qui enseignent, avec des données émotionnelles récoltées pour objectiver ce qui reste trop souvent décrit de façon vague (« les enfants élevés par leurs grands-parents sont plus gentils »). Dans une école primaire de la préfecture de Kanagawa, l’exemple concret pris par le chercheur illustre bien le principe : sur plusieurs semaines de cours de japonais, des bénévoles seniors sont venus initier de jeunes élèves à la lecture à voix haute, en petits groupes encadrés.

Une piste à l’échelle nationale, pas encore généralisée

Une étude pilote menée par le Tokyo Metropolitan Institute of Gerontology a testé un modèle inversé, où ce sont des seniors qui forment d’autres seniors — une approche jugée plus rassurante par les participants, moins intimidante qu’un cours donné par un jeune. Les chercheurs concluent que ce modèle pourrait aider à combler la fracture numérique, mais restent prudents sur sa généralisation : sans structure pérenne pour former et mobiliser ces seniors-formateurs sur la durée, l’expérimentation risque de rester ponctuelle. Autrement dit, la preuve de concept existe, mais le passage à l’échelle nationale reste entièrement à construire.

Ce qu’il faut retenir

Le vrai sujet ici n’est pas la gentillesse d’un lycéen qui aide sa voisine octogénaire à configurer son téléphone — c’est une politique publique de rattrapage numérique bricolée région par région, sans coordination nationale claire, alors que l’horloge de la fermeture des réseaux 2G/3G ne s’arrête pas d’avancer. Le Japon a l’avantage d’avoir déjà objectivé, par la recherche, que ces échanges fonctionnent dans les deux sens. Ce qui manque, c’est le passage de l’expérimentation locale — un lycée par-ci, une école primaire par-là — à un vrai maillage national. Sur le papier, l’idée d’échanger un cours de smartphone contre une leçon de patience est déjà solide. Reste à la sortir du stade de la bonne initiative isolée.

Sources : Soumu.go.jp (White Paper 2022, MIC), « Column 3 — Promoting support for digital usage by the elderly » — Gifu Prefecture, communiqué « Smartphone class by Tono High School students (intergenerational exchange project) » — Gifu Prefecture, communiqué « Smartphone class by Mashita Seifu High School students (intergenerational exchange project) » — Toyo Keizai Online, interview avec Yo Murayama, « 高齢者の力を生かす世代間交流 » — Tyojyu.or.jp (Tokyo Metropolitan Institute of Gerontology), « Manabiai Program » — The Guardian / newsar.codejungle.org, reportage sur les cours de smartphone pour seniors à Nerima, Tokyo

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