[Mise à jour #36]
Depuis le 1er juillet 2026, Fable 5 est de nouveau accessible dans le monde entier — France comprise. Trois semaines après avoir été suspendu sur ordre du gouvernement américain pour des raisons de cybersécurité, le modèle phare d’Anthropic est de retour, avec un nouveau filtre de sécurité qui bloque, selon l’entreprise, plus de 99 % des techniques qui avaient motivé la restriction. Mythos 5, lui, reste réservé à un groupe restreint d’organisations américaines approuvées.
C’est dans ce contexte — retour des modèles, tensions apaisées avec Washington, et entreprise qui retrouve sa vitesse de croisière — qu’Anthropic a également annoncé, presque discrètement, un nouveau recrutement académique.

Anthropic aime se présenter comme la conscience de l’intelligence artificielle. Là où OpenAI court, Anthropic réfléchit. Là où Google optimise, Anthropic s’inquiète. Le message a été martelé depuis la fondation de l’entreprise : nous sommes ceux qui prennent les risques de l’IA au sérieux.
Le 30 juin 2026, Anthropic a recruté Chad Jones, professeur d’économie à Stanford, pour rejoindre son tout nouvel Anthropic Institute. Jones est une pointure — l’un des économistes de la croissance les plus cités au monde, auteur de manuels de référence sur la macroéconomie. Son arrivée a été saluée comme un coup majeur pour la crédibilité intellectuelle de l’entreprise.
Puis le Financial Times a rappelé ce que Jones avait écrit dans un article de recherche académique.
Et les questions ont commencé.

Ce que Jones a vraiment écrit
Dans un papier de recherche intitulé The AI Dilemma: Growth versus Existential Risk, Jones a modélisé mathématiquement le rapport entre les bénéfices économiques de l’IA et le risque d’extinction de l’humanité qu’elle pourrait engendrer.
Jones part d’une hypothèse simple : que se passerait-il si le développement de l’IA s’accompagnait d’un risque d’extinction d’un point de pourcentage par année, sur quatre décennies ? Les mathématiques sont implacables : la probabilité de ne pas disparaître tombe aux alentours de deux tiers.
Ses calculs produisent un résultat qui ne laisse pas indifférent : sous ces hypothèses, une chance sur trois de disparition de l’espèce humaine constitue un échange “rationnel” face à une probabilité de deux tiers de voir le niveau de vie mondial multiplié par 55.
La phrase exacte de son papier, qui a depuis circulé dans toute la presse anglophone : “with log utility it is optimal to take a 1 in 3 chance of ending human existence in exchange for a 2/3 chance of dramatically raising living standards by a factor of 55.”
Traduit : avec les bonnes hypothèses de calcul, sacrifier potentiellement l’humanité pour une croissance économique colossale est mathématiquement rationnel.
La nuance qu’il faut donner — et qu’on donne
Plusieurs économistes ont défendu Jones depuis que l’affaire a éclaté, et leur argument mérite d’être entendu.
Jones n’a pas écrit un manifeste pro-extinction. Il a construit un exercice théorique pour explorer les conséquences de différentes façons de mesurer le bien-être collectif. En économie académique, ce type de modélisation est courant — on pousse une hypothèse jusqu’à ses limites pour tester ce qu’elle implique, pas pour la recommander.
Jones a d’ailleurs confié en conférence que la sortie de ce résultat l’avait conduit à une conclusion personnelle claire : il ne raisonne pas lui-même selon ce type de fonction d’utilité. Le modèle l’a convaincu de ses propres limites.
C’est honnête de le dire. Les modèles économiques ne sont pas des programmes politiques. Et les papiers académiques explorent des idées, y compris les mauvaises, pour qu’on puisse les identifier comme telles.

Le paradoxe qu’Anthropic ne peut pas esquiver
Mais voilà le problème.
Anthropic n’a pas recruté Jones pour ses cours d’introduction à la macroéconomie. Elle l’a recruté pour son travail sur les risques existentiels de l’IA et leurs implications économiques. Ce travail inclut, explicitement, un article dans lequel un tiers de morts émerge comme scénario “optimal” sous certaines hypothèses.
On peut défendre Jones. On peut expliquer que c’est un exercice théorique. Mais on ne peut pas défendre Anthropic d’avoir construit une image entière sur la prudence, sur la responsabilité, sur l’idée que cette entreprise est différente des autres — et ensuite recruter quelqu’un dont les travaux les plus commentés modélisent l’extinction de l’humanité comme acceptable dans certaines conditions.
L’IA safety ne peut pas être un argument de vente. Dès qu’elle le devient, elle cesse d’être de la sécurité — elle devient une posture. Et une posture, ça se retourne contre vous le jour où quelqu’un lit vos notes de bas de page.

Le contexte qui aggrave tout
Il y a quelque chose d’encore plus inconfortable dans l’actualité récente d’Anthropic, et il faut le mentionner.
Mi-juin, Anthropic a reçu une directive gouvernementale américaine et a désactivé ses deux modèles phares pour l’ensemble de ses utilisateurs étrangers — chercheurs, hôpitaux, entreprises compris. Quelques heures ont suffi. Des entreprises, des chercheurs, des établissements de santé européens qui avaient intégré ces outils à leurs processus ont découvert que leur fournisseur “de confiance” pouvait être débranché par décision politique à Washington.
Et le 5 juin, Anthropic avait publié un appel à une pause concertée dans le développement de l’IA — l’entreprise qui construit parmi les modèles les plus puissants du marché appelait les autres à freiner.
Une entreprise qui appelle à freiner l’IA, coupe ses modèles sur injonction gouvernementale, et recrute un économiste dont les travaux modélisent l’extinction comme scénario acceptable. Le tout en se présentant comme le gardien responsable de la technologie.
Ce n’est pas une accusation. C’est une liste de faits qui demandent à être regardés ensemble.
Ce que ça dit du secteur
L’affaire Chad Jones n’est pas anecdotique. Elle révèle quelque chose de plus profond sur la façon dont l’industrie de l’IA raisonne — ou prétend raisonner — sur ses propres risques.
Les grandes entreprises d’IA ont toutes adopté le vocabulaire de la sécurité, de la responsabilité, de l’alignement. Ce vocabulaire leur a permis de lever des centaines de milliards de dollars, d’obtenir des accès institutionnels, de se positionner comme interlocuteurs légitimes des gouvernements.
Prévenir contre l’apocalypse a un effet secondaire commode : ça confirme qu’on construit quelque chose d’assez puissant pour la provoquer. La mise en garde devient argument de crédibilité. L’éthique et le marketing se confondent jusqu’à devenir indiscernables.
Recruter un économiste qui a modélisé l’extinction de l’humanité comme acceptable est peut-être, dans la tête d’Anthropic, une façon sérieuse d’internaliser ces risques. De les regarder en face plutôt que de les ignorer. C’est l’interprétation la plus favorable.
L’interprétation moins favorable : quelqu’un a jugé que la nuance académique passerait inaperçue. Elle n’est pas passée inaperçue.

Ce qu’il faut retenir
Chad Jones n’a pas dit que tuer un tiers de l’humanité était une bonne idée. Il a construit un modèle qui produit ce résultat sous certaines hypothèses, et en a lui-même reconnu les limites.
Mais Anthropic a choisi de recruter cet homme, avec ce bagage, dans une entreprise dont l’identité repose entièrement sur l’idée qu’elle prend les risques plus au sérieux que les autres.
La question n’est pas de savoir si Jones est un bon économiste. La question est de savoir ce que ce recrutement dit sur la façon dont Anthropic pense réellement à l’avenir de l’humanité — et si cette façon de penser est compatible avec le rôle qu’elle s’est attribué.
Sources : Financial Times (recrutement Chad Jones, juin 2026) — Crypto Briefing (US, juin 2026) — Futurism (US, juillet 2026) — Shopifreaks (US, juillet 2026) — Digg / économistes sur X (débat académique) — Slay News (US) — France24 (FR, pause IA Anthropic, 5 juin 2026) — Time France / Euronews (suspension Fable 5 et Mythos 5, 12 juin 2026) — ICTJournal / Menow.fr / Le Temps (retour Fable 5, 1er juillet 2026) — Chad Jones, The AI Dilemma: Growth versus Existential Risk, Stanford/NBER

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