La ménopause — et l’andropause — ont longtemps été l’angle mort de la médecine. En 2026, la tech s’attaque enfin aux deux, pendant que la France ne rattrape qu’une moitié du retard.

[Mise à jour #49]

Pendant des décennies, une femme qui décrivait à son médecin des bouffées de chaleur, des sueurs nocturnes ou une anxiété inexpliquée en pleine quarantaine s’entendait souvent répondre, en substance, que c’était « dans sa tête ». Pas de test, pas de suivi, pas de données. Juste une conversation vague sur un phénomène que la médecine elle-même peinait à documenter sérieusement. Du côté des hommes, le scénario n’a même pas été aussi loin : leur équivalent hormonal n’a longtemps eu droit ni au diagnostic, ni même à la phrase toute faite. Juste au silence.

En 2026, deux mouvements parallèles et longtemps déconnectés commencent enfin à se rencontrer. D’un côté, la tech investit le sujet à coups de millions de dollars et de capteurs de plus en plus fins — pour les deux sexes, à des rythmes différents. De l’autre, la France, en retard chronique sur cette question, vient tout juste de sortir sa première mesure concrète depuis des décennies — mais uniquement pour une moitié de la population.

Ce que révèlent les chiffres français

Le constat de départ est sans appel. Selon un rapport parlementaire publié en 2025 par la députée Stéphanie Rist, une femme ménopausée sur deux n’ose pas parler de sa ménopause, y compris à son propre partenaire. Beaucoup de femmes déjà ménopausées déclarent n’avoir reçu absolument aucune information de la part d’un professionnel de santé sur ce qui les attendait.

Les conséquences dépassent largement l’inconfort personnel. Le rapport documente très précisément la situation : « des femmes refusent une promotion, quittent leur emploi ou partent en retraite anticipée », avec des coûts significatifs pour les entreprises. Dans les cas les plus graves, l’absence de prise en charge est associée à des infarctus ou des fractures qui auraient pu être anticipés. Le Japon, seul pays à avoir chiffré précisément l’impact économique du phénomène, évalue le coût du défaut de prise en charge de la ménopause à 11,6 milliards d’euros par an.

Il y a aussi une histoire édifiante derrière l’abandon massif des traitements hormonaux. Au début des années 2000, une femme ménopausée sur deux en France prenait un traitement hormonal de la ménopause (THM). En 2024, elles n’étaient plus que 6%. La cause : une étude américaine de 1993, aujourd’hui reconnue comme comportant de nombreux biais méthodologiques, qui avait laissé penser que ces traitements augmentaient significativement les risques d’AVC et de cancer du sein. Il aura fallu plus de trente ans, et une réévaluation scientifique complète, pour que le THM commence tout juste à retrouver sa place dans les prescriptions françaises.

Face à ce constat, un premier geste concret est arrivé le 1er avril 2026 : une consultation médicale longue, entièrement remboursée par l’Assurance Maladie, dédiée spécifiquement à la ménopause pour les femmes de 45 à 65 ans. Près de 17 millions de Françaises sont concernées. La consultation, d’une durée moyenne de 45 minutes, peut être réalisée par un généraliste, un gynécologue ou une sage-femme, sans avance de frais. Des recommandations de la Haute Autorité de Santé sont par ailleurs attendues d’ici mi-2026 pour structurer davantage ce parcours de soins.

C’est un premier pas réel après des décennies de statu quo. Mais il arrive à un moment où, à l’international, une toute autre dynamique s’est déjà mise en marche depuis plusieurs années : celle de la tech.

Pendant ce temps, la Silicon Valley construit des capteurs pour ce que la médecine refusait de mesurer

Le marché mondial des objets connectés dédiés à la santé féminine dépasse aujourd’hui les 80 milliards de dollars, et la périménopause est devenue, selon plusieurs acteurs du secteur, le nouveau front d’innovation le plus actif de ce marché.

L’exemple le plus abouti vient d’Irlande. La société Peri (anciennement IdentifyHer), fondée en 2022 par Heidi Davis et Donal O’Gorman, a mis cinq ans à développer un capteur porté sur le torse, spécifiquement conçu pour détecter en temps réel les symptômes de la périménopause — bouffées de chaleur, sueurs nocturnes, anxiété, troubles du sommeil. Le dispositif a été primé au CES 2025 et a officiellement ouvert ses commandes lors du CES 2026 à Las Vegas.

Ce qui distingue Peri des montres et bagues connectées classiques, c’est son emplacement et sa méthode de conception. Plutôt que de partir d’un tracker de poignet existant et de l’adapter après coup à la santé féminine — comme le fait la majorité du marché selon la fondatrice — l’équipe a construit le dispositif à partir de zéro, en étudiant sur plusieurs années quelles zones du corps réagissaient le plus tôt et le plus fidèlement aux changements hormonaux. Cette recherche les a conduits à écarter le poignet au profit du torse. La fondatrice Heidi Davis, elle-même chercheuse en biologie moléculaire et cellulaire, résume sa mission en une phrase qui a le mérite de la clarté : « Nous en avons assez que les médecins nous disent que c’est dans notre tête. »

Le dispositif ne se contente pas de collecter des données brutes. Pour calibrer sa détection de l’anxiété, l’équipe a comparé, chez des femmes portant le capteur, les mesures physiologiques enregistrées à des résultats de questionnaires d’anxiété validés scientifiquement — une méthode qui permet de faire correspondre un signal capté par la machine à un état psychologique documenté par ailleurs. Une découverte a particulièrement surpris les chercheurs en cours de route : la température de la peau, contrairement à ce qu’on pourrait attendre, s’est révélée être un mauvais indicateur pour anticiper l’arrivée d’une bouffée de chaleur.

Peri n’est pas un cas isolé. Oura, le fabricant de bagues connectées désormais installé dans le grand public, a lancé le 24 février 2026 un modèle d’intelligence artificielle propriétaire entièrement dédié à la santé féminine — cycles menstruels, fertilité, grossesse et ménopause — fonctionnant intégralement sur son infrastructure interne, sans transiter par un fournisseur d’IA tiers, un choix explicitement motivé par la sensibilité de ces données. Whoop, autre acteur majeur du secteur des trackers de performance, a vu ses abonnements féminins croître de 150% en un an, ce qui l’a poussé à lancer un module dédié au suivi des symptômes hormonaux ainsi qu’un panel de biomarqueurs sanguins spécifique à la santé des femmes.

Deux diplômées de Stanford, Feiya Duan et Neha Agarwal, ont de leur côté levé 11 millions de dollars pour Clair Health, une startup qui développe un capteur non invasif conçu spécifiquement pour suivre les niveaux hormonaux — œstrogène et progestérone en continu. Leur argument commercial est direct : les montres connectées classiques, type Apple Watch ou Pixel Watch, s’appuient sur des capteurs — gyroscope, capteur optique, capteur de température — qui n’ont tout simplement pas été pensés pour capter les variations hormonales avec la précision nécessaire.

Natural Cycles, déjà connue pour son application de contraception validée par la FDA américaine, a de son côté lancé un bandeau à porter la nuit, couplé à un algorithme spécifique à la périménopause développé à partir de données recueillies auprès de 200 000 femmes.

Et du côté des hommes ? Le silence est encore plus total

Si la ménopause a longtemps été balayée d’un « c’est dans ta tête », son équivalent masculin n’a même pas eu droit à cette phrase — il a surtout eu droit au silence. L’andropause, ou déficit androgénique lié à l’âge (DALA), désigne la baisse progressive du taux de testostérone chez l’homme vieillissant. Contrairement à la ménopause, qui marque un arrêt net et universel de la fonction reproductive, cette transition s’installe lentement, de façon variable selon les individus — ce qui la rend à la fois plus difficile à diagnostiquer et plus facile à ignorer.

Les données de prévalence progressent nettement avec l’âge : autour de 5% des hommes seraient concernés à 50 ans, une proportion qui grimpe à mesure que les décennies passent. Les recommandations médicales existent bel et bien en France — la Société Française d’Endocrinologie et Urofrance publient des protocoles de dépistage précis, avec dosage de la testostérone le matin, bilan complémentaire en cas de taux bas persistant, suivi par un spécialiste. Mais il n’existe, à ce jour, aucun équivalent masculin à la consultation dédiée et intégralement remboursée mise en place pour la ménopause en avril 2026. Le sujet reste cantonné aux protocoles spécialisés, sans le moindre geste politique ou médiatique comparable au rapport Rist.

Côté tech, le mouvement suit une trajectoire proche de celle observée côté féminin, avec un léger décalage. La société canadienne Eli Health, déjà positionnée sur le suivi du cortisol depuis 2025, a présenté au CES 2026 un test salivaire capable de mesurer la testostérone en une vingtaine de minutes, sans prise de sang. Sa fondatrice, Marina Pavlovic Rivas, résume l’ambition du projet : « nous rendons le suivi hormonal aussi simple et accessible que la prise du pouls. »

Une étude publiée en mai 2026 illustre bien pourquoi ce genre d’outil pourrait changer la donne. Des chercheurs ont équipé une centaine d’hommes en bonne santé apparente, dont les prises de sang classiques indiquaient un taux de testostérone parfaitement normal, d’un capteur portable prenant des mesures en continu sur plusieurs jours. Résultat : une partie d’entre eux, qui rapportaient pourtant des symptômes évocateurs d’un déficit hormonal, présentaient en réalité un rythme de sécrétion complètement perturbé au fil de la journée — invisible sur une simple prise de sang ponctuelle du matin, qui reste pourtant la méthode de référence utilisée en routine. L’étude remet directement en question l’idée qu’un taux « normal » mesuré une fois suffit à écarter un vrai problème hormonal.

Le marché du suivi hormonal masculin est aujourd’hui identifié par les analystes du secteur comme un segment largement sous-exploité, loin derrière l’attention portée à la santé hormonale féminine — un déséquilibre qui reflète, une fois de plus, le fait que ce sujet reste tout simplement moins investi, sur le plan médical comme technologique, alors que les deux transitions posent, au fond, la même question : celle de mesurer enfin ce qui, pendant des décennies, ne l’a jamais été.

Ce que cette convergence change vraiment

Il y a quelque chose de profondément révélateur dans le fait que ces innovations technologiques et ce premier geste institutionnel français adressent, au fond, exactement le même problème : l’absence chronique de données objectives sur des périodes de vie qui concernent, à un moment ou un autre, la quasi-totalité de la population — femmes comme hommes.

Pendant des décennies, la ménopause comme l’andropause ont été des sujets que l’on gérait à l’oral, sur la base d’un ressenti difficile à objectiver et donc facile à minimiser. Ce que ces capteurs et ces nouvelles consultations remboursées apportent, chacun à leur manière, c’est exactement la même chose : transformer un ressenti flou et souvent contesté en données concrètes, mesurables, qu’il devient plus difficile d’ignorer ou de balayer d’un revers de main.

Il faut néanmoins garder un regard lucide sur ces wearables. Ce ne sont pas des dispositifs diagnostiques au sens médical strict, et la plupart des fabricants le précisent eux-mêmes dans leurs mentions légales. Les études indépendantes de long terme sur leur fiabilité restent, pour l’instant, limitées — la plupart de ces produits ont moins de deux ans d’existence. Mais leur intérêt ne réside pas forcément dans une précision clinique parfaite : il réside dans le fait qu’ils créent, pour la première fois à cette échelle, une trace longitudinale et objective de symptômes qu’aucune consultation médicale annuelle, aussi bien remboursée soit-elle, ne peut capturer à elle seule.

Ce qu’il faut retenir

Ce qui me frappe dans cette histoire, ce n’est pas tant la nouveauté technologique en elle-même — des capteurs de température et de fréquence cardiaque, il en existe depuis longtemps. C’est le simple fait qu’il ait fallu attendre 2026 pour qu’on daigne les pointer sérieusement vers des phénomènes qui concernent, structurellement, la quasi-totalité des adultes à un moment donné de leur vie.

La France vient de faire un premier pas réel avec sa consultation ménopause dédiée, remboursée à 100%. C’est une bonne nouvelle, et il ne faut pas la minimiser après des années d’inaction quasi totale sur le sujet. Mais ce pas ne couvre qu’une moitié du problème : pendant qu’on négociait enfin une ligne budgétaire pour les femmes, les hommes concernés par l’andropause n’ont, à ce jour, obtenu aucune reconnaissance politique comparable — alors que des startups en Irlande, au Canada et en Californie construisent, des deux côtés, les outils pour mesurer ce que la médecine avait renoncé à prendre au sérieux.

La vraie question, maintenant, n’est plus de savoir si la tech et la médecine institutionnelle vont finir par se rencontrer sur ce sujet — elles le font déjà, doucement, et des deux côtés. La vraie question est de savoir combien de temps il aura fallu, et combien de femmes et d’hommes auront traversé cette période seuls, avant que « c’est dans ta tête » — et son silence encore plus lourd chez les hommes — deviennent enfin des réflexes qu’on n’a plus besoin de combattre.

Aucun partenariat commercial ni lien d’affiliation dans cet article.

Sources ; Rapport parlementaire Stéphanie Rist (2025), cité par Vidal.fr et URPS-Pharmaciens-IDF — Magnolia.fr, « Ménopause : un acte de prévention entièrement gratuit depuis le 1er avril 2026 » — Mutuelle.fr, « Consultation ménopause gratuite depuis le 1er avril 2026 » — meSoigner.fr, « THM (Traitement Hormonal de la Ménopause) : le retour de sa prescription » (25 février 2026) — Université Paris-Saclay, « Ménopause : un tabou à démystifier » — The Flow Space, « Meet Peri, the Wearable Sensor That Spots Perimenopause Symptoms Before You Do » — Peri (myperi.co), site officiel — Doolly.com, « Peri Perimenopause Tracker: What We Know on Symptoms » — The Irish Times, « Irish femtech company Peri starts taking orders at CES for its perimenopause product » (7 janvier 2026) — Wearable-technologies.com, « New Femtech Wearable Focuses on Perimenopause » — READit NEWS, « Best Wearables for Menopause Tracking & Women Over 40 (2026) » — FutureFemHealth, « Women’s health wearables 2026 report: A full-body map » — FemTech World, « Round up: First wearable detects symptoms of perimenopause, and more » — The Flow Space, « Natural Cycles’ New Wearable Is All About Women’s Hormonal Health » — TechCrunch, « Two Stanford grads raise $11M to build a noninvasive wearable for hormone tracking » (17 juin 2026) — Clair Health (wearclair.com), site officiel — Stanford Daily, « Stanford-founded startup develops wearable for continuous hormone monitoring » (5 février 2026) — Forbes / Josipa Majic, « Who Is Winning Continuous Hormone Monitoring And What Comes Next » (27 février 2026) — ICT&health, « Wearable sensors track hormone rhythms in real time » (19 mai 2026) — Eli Health, communiqué CES 2026 et site officiel (eli.health) — RecoMédicales, « Recommandations Andropause ou déficit en testostérone » — Société Française d’Endocrinologie, « Item 124 – Andropause, Déficit androgénique lié à l’âge » — Urofrance, « Recommandations pratiques pour la prise en charge du déficit en testostérone »

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