[Mise à jour #118]
Depuis le début de l’année 2026, il ne se passe presque plus un mois sans qu’un nouveau réseau social « made in Europe » ne pointe le bout de son logo. W, eYou, Monnett, Bulle, Eurosky — chacun promet plus ou moins la même chose : des algorithmes transparents, des données hébergées sur le continent, et une rupture nette avec les pratiques de Meta, X ou TikTok. Le point commun de toutes ces initiatives n’est pas anodin : elles naissent toutes au moment où la défiance envers les plateformes américaines et chinoises atteint un pic. Reste à savoir si l’Europe a enfin trouvé la martingale, ou si elle s’apprête à revivre le cimetière des précédentes tentatives.

W, le plus médiatisé : vérification humaine et données en Europe
Annoncé en janvier 2026 à Davos par Anna Zeiter, ancienne cadre d’eBay passée par la vice-présidence « vie privée, IA et gestion responsable des données » de l’entreprise, W Social se positionne frontalement comme une alternative à X. Le nom lui-même est un clin d’œil à la règle journalistique des « 5W », tout en évoquant la fusion de deux « V » pour Valeurs et Vérité. Sa fondatrice met en avant un système censé garantir qu’il n’y a pas de robot derrière chaque profil qui publie — une réponse directe à la prolifération des comptes automatisés sur les plateformes concurrentes. Le projet, financé par des investisseurs technologiques suédois, doit passer d’une version bêta à un lancement définitif d’ici la fin de l’année.

eYou, le pari roumain du fact-checking en temps réel
Cofondée par deux entrepreneurs français, Jasseem Allybokus et Grégoire Vigroux, eYou a été officiellement lancée le 5 mai après une phase bêta ayant réuni 50 000 utilisateurs. L’application, disponible sur iOS et Android, mise sur le fact-checking en temps réel et des algorithmes personnalisables plutôt qu’imposés par la plateforme. Une étude commandée par eYou elle-même affirme que près de neuf sondés sur dix constatent de la désinformation sur les réseaux sociaux classiques, et plus des trois quarts se disent manipulés par ce qu’on leur pousse à consulter — des chiffres à prendre avec la prudence habituelle réservée à toute étude financée par l’entreprise qu’elle sert à promouvoir. Pour l’instant, la majorité des utilisateurs réside en Roumanie, où sont basés les deux cofondateurs.

Monnett, la promesse la plus radicale, venue du Luxembourg
Lancé le 15 octobre en accès anticipé depuis le Luxembourg, Monnett va plus loin que ses concurrents sur le papier. Ici, aucun système ne décide à la place de l’utilisateur ce qu’il doit voir : le fil reste chronologique, personnalisable à la main, sans recommandation automatique, sans traçage des habitudes de navigation, et la plateforme revendique bannir tout contenu produit par une IA générative. Une fonctionnalité originale, baptisée « distance », permet même de choisir la portée de ses publications, du cercle local à l’échelle mondiale. C’est la proposition la plus tranchée du lot, à un moment où le reste d’Internet se remplit justement de contenu généré par IA.

Bulle, Eurosky, et une Europe qui tente enfin de se doter de ses propres infrastructures
À côté de ces trois noms, d’autres projets avancent en parallèle : Bulle, lancé en janvier et qui se qualifie lui-même de « réseau social sain », et Eurosky, une plateforme d’accès à des réseaux sociaux indépendants ouverte mi-avril. Une initiative citoyenne européenne, baptisée European Public Social Network et portée par deux citoyens tchèques, a même été officiellement enregistrée par la Commission européenne début mars — un projet encore préliminaire, dont le financement reposerait sur une contribution symbolique par habitant connecté, sans publicité ni revente de données. Pour Romain Badouard, chercheur à l’Inria spécialiste des réseaux sociaux, ce rejet des plateformes dominantes est plus fort qu’auparavant, renforcé par ce qu’il qualifie de virage conservateur de la Silicon Valley.

Ce qu’il faut retenir
Cinq projets, cinq promesses qui se ressemblent, et une question qui reste ouverte : est-ce que l’Europe a enfin les moyens de ses ambitions numériques, ou est-ce qu’elle est en train de fabriquer un nouveau « vaste cimetière » de tentatives bien intentionnées mais sans masse critique ? Les chiffres parlent d’eux-mêmes pour l’instant — eYou et ses quelques milliers d’inscrits, Monnett tout juste sorti de bêta, W qui n’a même pas encore son lancement définitif — face aux centaines de millions de comptes Facebook et Instagram rien qu’en Europe. La bonne nouvelle, c’est que ces projets n’ont plus besoin de convaincre sur le fond : la défiance envers les géants américains est déjà là, documentée, chiffrée. La mauvaise, c’est que vouloir remplacer un réseau social ne suffit jamais — il faut aussi convaincre nos amis, nos familles et nos communautés de nous y suivre, et ça, aucune charte de confidentialité ne peut le garantir à la place des utilisateurs eux-mêmes.
Sources : Europe1, « Données stockées en Europe, utilisateurs vérifiés… Tout savoir sur le nouveau réseau social européen «W» avec sa CEO, Anna Zeiter » — Presse-citron, « W : tout savoir sur ce nouveau réseau social européen qui défie X (Twitter) » — CBnews, « Lancement d’un nouveau réseau social européen : eYou » — CBnews, « Réseaux sociaux : face aux géants, des Européens jouent la carte éthique » — Clubic, fiche produit eYou — Paperjam.lu, « Le nouveau réseau social européen Monnett lancé depuis le Luxembourg » — Siecledigital, « Un réseau social européen financé par les citoyens »

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