5 400 études, 28 ans de recherche : ce que la science sait vraiment sur le smartphone et les cancers du cerveau. 

[Mise à jour #56]

Vous avez sans doute déjà ressenti ce petit pincement en repensant aux heures passées, année après année, le téléphone collé à l’oreille ou glissé dans une poche. La question traîne depuis le milieu des années 1990 : est-ce que cet objet, devenu une extension de notre main, finit par nous rendre malades ? En juillet 2026, la synthèse la plus complète jamais réalisée sur le sujet a livré sa réponse. Elle mérite d’être racontée avec précision, sans céder ni à la panique ni au satisfecit trop rapide.

Ce que dit l’étude, et pourquoi elle pèse plus lourd que les précédentes

Mandaté par l’Organisation mondiale de la santé, un panel international d’experts s’est appuyé sur une méthode d’évaluation reconnue en médecine, la grille GRADE, pour trier près de 5 400 publications scientifiques publiées entre 1994 et 2022. Sur cet ensemble, 63 études ont été jugées assez solides pour un examen approfondi. Le verdict, publié dans le New Zealand Medical Journal : aucun lien concluant entre l’exposition aux radiofréquences des téléphones mobiles et le développement de cancers du cerveau, même chez les utilisateurs les plus intensifs et sur une durée de dix ans ou plus.

Le chercheur Ken Karipidis, de l’agence australienne de radioprotection, a piloté l’une des analyses les plus poussées de ce corpus, portant sur des données remontant à 1994 dans 22 pays. Un argument frappe particulièrement : sur le territoire néo-zélandais, le nombre de cas des tumeurs cérébrales les plus fréquentes a même légèrement reculé entre 1995 et 2020, alors que c’est exactement sur cette période que le téléphone portable est devenu un objet universel. L’agence australienne ARPANSA en tire une conclusion simple : un effet cancérigène massif aurait nécessairement laissé une trace visible dans ces statistiques de long terme, ce qui n’est pas le cas.

En France, l’ANSES est arrivée à une conclusion similaire en octobre 2025, après avoir épluché près d’un millier d’études. Une autre étude de référence, COSMOS, a suivi plus de 250 000 personnes sur une durée médiane de sept ans : les risques calculés pour cent heures cumulées d’appels s’établissent à des niveaux quasiment identiques à l’absence d’exposition — un hazard ratio de 1,00 pour le gliome, 1,01 pour le méningiome.

Pourquoi cette question traînait depuis si longtemps

Le doute qui a longtemps entouré ce sujet n’était pas irrationnel. En 2011, le Centre international de recherche sur le cancer, l’agence de l’OMS spécialisée, avait classé les champs électromagnétiques émis par les téléphones dans la catégorie 2B : « cancérogène possible pour l’homme ». Une classification qui sonne inquiétante, mais qu’il faut resituer : elle repose sur des preuves jugées, à l’époque, insuffisantes pour trancher clairement dans un sens ou dans l’autre, et elle regroupe des substances d’une nature très différente les unes des autres, dont certaines aussi anodines que des cosmétiques courants. Les études en laboratoire sur des rongeurs, souvent citées pour justifier la prudence, exposaient les animaux à des niveaux d’ondes considérables, très éloignés de ce qu’un usage quotidien de téléphone représente réellement.

Une étude qui n’échappe pas à la critique

Toute cette histoire ne doit pas pour autant se résumer à un satisfecit sans nuance. L’association Phonegate Alert, qui milite depuis plusieurs années sur les questions d’exposition aux ondes, conteste une partie de la méthode retenue par l’OMS. Son principal argument porte sur le tri : à peine plus d’une étude sur cent, parmi celles recensées, a finalement été jugée assez fiable pour être analysée en détail, ce qui interroge sur les critères de sélection retenus. L’association met notamment en avant l’inclusion d’une étude dont l’indépendance aurait été questionnée pour des liens avec l’industrie de la téléphonie, ainsi que l’absence d’un travail de référence mené par une agence toxicologique américaine reconnue. Ces critiques ne renversent pas l’ensemble des conclusions, mais elles rappellent une règle de bon sens en matière de santé publique : une synthèse d’études, aussi rigoureuse soit sa méthode, reste tributaire des études qu’elle choisit d’inclure.

Le vrai risque documenté, et il ne concerne pas le cerveau

C’est peut-être le point le plus utile à retenir de tout ce dossier. Si le lien avec le cancer ne se confirme pas, les agences sanitaires françaises documentent depuis plusieurs années un autre type d’impact chez les plus jeunes — non pas neurologique, mais comportemental et psychologique. Un rapport de l’ANSES avait déjà pointé, en 2016, des effets possibles sur la mémoire, l’attention, la coordination et le langage chez les enfants exposés tôt et intensément aux objets connectés. Un détail important nuance toutefois ce constat : les difficultés observées — fatigue, sommeil perturbé, anxiété — sembleraient tenir moins au rayonnement émis par l’appareil qu’à la façon dont il est utilisé au quotidien : temps passé dessus, sollicitation constante, exposition sociale permanente. Ce distinguo est déterminant : ce n’est pas le rayonnement qui pose problème, c’est ce que l’appareil fait à nos habitudes.

Ce qu’il faut retenir

Ce qui me frappe dans ce dossier, ce n’est pas tant le verdict scientifique en lui-même — rassurant, cohérent, appuyé par des décennies de données convergentes venues de plusieurs continents. C’est plutôt le déplacement du vrai sujet. Pendant trente ans, on s’est collectivement inquiétés de la mauvaise question : est-ce que cet objet nous donne un cancer ? La réponse, aujourd’hui, semble suffisamment solide pour qu’on cesse d’en faire une source d’angoisse quotidienne.

Mais ce même objet continue, lui, de façonner très concrètement notre attention, notre sommeil, nos relations, et particulièrement celles de nos enfants. Ce n’est pas un rayonnement invisible qu’il faudrait redouter — c’est un usage, mesurable et modifiable, qu’il vaudrait la peine de regarder avec autant de rigueur qu’on vient enfin d’en mettre à trancher la question du cancer.

Sources : Korben.info, « Portable et cancer du cerveau — L’OMS a fini de chercher » (22 juillet 2026) — Les Numériques, « Le smartphone cause-t-il le cancer du cerveau ? Après 28 ans d’études, la science livre son verdict » (23 juillet 2026) — Tom’s Guide, « Cancer du cerveau et smartphone : il n’y a aucun lien, l’OMS démonte cette idée reçue » — Tatoufaux.com, « Les smartphones causent-ils vraiment le cancer du cerveau ? Ce que dit vraiment la science en 2026 » — Caducee.net, « Cancer du cerveau et téléphones portables : les résultats d’une étude systématique de l’OMS » — Fédération Française des Télécoms, « Nouvelle revue des études demandée par l’OMS sur les radiofréquences » — Phonegate Alert, « Alerte Phonegate critique l’étude OMS : conflits d’intérêts, biais méthodologiques et risques sanitaires négligés » — Univadis, « Téléphones portables et tumeurs cérébrales : nouvelles données » (étude COSMOS) — Europe1/AFP, « Ondes : gare aux objets connectés pour les enfants » — Portail interministériel radiofrequences.gouv.fr — ARS Auvergne-Rhône-Alpes, « Téléphonies mobiles : les risques et les bons réflexes »

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