Livres détruits pour nourrir l’IA : ce que l’affaire Anthropic-Amazon révèle vraiment

[Mise à jour #81]

Un petit traceur de localisation glissé dans un carton de livres a suffi à percer un secret industriel cette semaine : en suivant sa trace à travers plusieurs plateformes de revente intermédiaires, des enquêteurs ont retrouvé le point d’arrivée final dans un entrepôt Amazon, où des ouvrages achetés en masse finissent découpés, scannés puis jetés pour nourrir les modèles d’intelligence artificielle du groupe. Amazon n’invente rien : la méthode reproduit presque à l’identique celle révélée un an plus tôt chez Anthropic, la société derrière Claude. Voici ce qu’on sait précisément de ces deux affaires, et ce qui reste flou.

Ce qu’on sait vraiment sur “Project Panama”, l’opération d’Anthropic

L’histoire remonte à un procès intenté en 2025 par trois auteurs américains contre Anthropic. Les pièces versées au dossier montrent que l’entreprise s’est procuré, sur le marché de l’occasion comme du neuf, des volumes entiers de livres qu’elle a fait passer par une chaîne de désossage — retrait de la reliure, page par page dans un scanner — avant de s’en débarrasser une fois le contenu numérisé. En janvier 2026, une enquête du Washington Post s’appuyant sur des milliers de pages de documents internes a mis un nom sur cette opération jusque-là tenue secrète : Project Panama. Pour la mener, Anthropic aurait fait appel à une personne ayant dirigé, chez Google, les partenariats de numérisation d’ouvrages universitaires il y a une vingtaine d’années — une expérience directement transposable à ce nouveau chantier.

Un point de droit change complètement la lecture de l’affaire : loin de sanctionner la destruction des exemplaires, le tribunal saisi de ce dossier y a vu un argument en faveur d’Anthropic. Le raisonnement du juge tient en une idée simple — en éliminant l’original après l’avoir numérisé, l’entreprise ne conservait ni ne diffusait de copie supplémentaire, ce qui a pesé dans la décision de qualifier cette pratique d’usage raisonnable au regard du droit d’auteur.

Sollicitée sur la question, Anthropic a apporté une nuance importante à sa communication : “aucun de nos programmes d’acquisition de données n’achète et ne détruit de livres ‘rares’ ou ‘anciens’”, a précisé un porte-parole de l’entreprise. Deux catégories sont donc à distinguer selon Anthropic : d’un côté, les pièces de collection à forte valeur patrimoniale, qui ne seraient jamais visées ; de l’autre, des ouvrages simplement difficiles à trouver dans le commerce courant — un manuel universitaire épuisé en sciences humaines ou en sciences dures, par exemple — qui peuvent, eux, entrer dans le programme d’acquisition.

Comment fonctionne concrètement la chaîne d’approvisionnement

Un fil devenu viral sur X en juillet 2026, signé par un analyste se faisant appeler Hedgie, a permis de reconstituer le mécanisme. Tout commence chez un courtier du nom d’ISBNdb, une plateforme qui permet de commander des lots entiers de références, y compris des titres qui ne sont plus réimprimés ou n’ont connu qu’un tirage confidentiel — sans que le vendeur d’origine sache jamais à qui, ni pourquoi, ses stocks sont finalement revendus. Cette opacité n’est pas un simple effet de bord du système : elle fait partie des arguments mis en avant par la plateforme pour attirer de gros acheteurs institutionnels. Les ouvrages achetés partent ensuite alimenter des chaînes industrielles où une lame tranche la reliure pour libérer chaque feuillet, permettant un passage automatisé dans le scanner, avant l’étape finale de mise au rebut. Signe de la logique économique à l’œuvre : un livre paru avant 2022 se négocie généralement plus cher qu’une édition plus récente, sans doute parce que son contenu est moins facilement accessible ailleurs en ligne.

L’affaire Amazon, ou la confirmation qu’Anthropic n’était pas un cas isolé

Jusqu’à cette semaine, aucune preuve concrète n’établissait qu’une autre entreprise avait mis en place un système similaire de numérisation destructive à grande échelle. C’est la filature d’un simple lot de livres, via un petit boîtier de géolocalisation, qui a permis de remonter la piste jusqu’aux entrepôts d’Amazon. Le principe observé est identique à celui d’Anthropic : achat en grande quantité, numérisation, destruction des originaux. Les deux entreprises transforment ainsi des ouvrages parfois difficiles à retrouver en matériau d’entraînement privé, retirant potentiellement des connaissances de la circulation publique pour les enfermer dans des modèles propriétaires.

Ce qui reste flou, contesté, ou carrément inexact

Toute l’histoire qui circule sur les réseaux sociaux n’est pas vérifiée avec la même rigueur. Une séquence largement partagée, montrant des dos de livres broyés par une presse hydraulique, a été présentée à tort comme une preuve filmée des pratiques d’Anthropic. Son origine réelle est tout autre : elle vient d’ABTech Solutions, une entreprise canadienne qui l’avait mise en ligne dans un but inverse, celui de dénoncer publiquement ce type de numérisation destructive, sans aucun lien direct avec Anthropic.

Le niveau de rareté réel des ouvrages concernés pose lui aussi question. Tom Turvey, qui pilotait Project Panama, a bien évoqué dans un courriel repéré par le site de vérification Snopes sa recherche de titres “moins courants” — mais cette formule reste suffisamment vague pour ne pas trancher la question de savoir si les livres visés étaient réellement rares, ou seulement peu disponibles en librairie.

Cette controverse a aussi provoqué une réaction spectaculaire, mais pour l’instant invérifiable dans les faits : Elon Musk a affirmé avoir chargé l’équipe chargée de l’intelligence artificielle chez SpaceX de conserver les ouvrages rares en bibliothèque plutôt que de les découper, en optant pour une numérisation plus lente qui préserve la reliure. Aucune preuve concrète de la mise en œuvre de cette promesse n’a été rendue publique à ce jour.

Ce qu’il faut retenir

Deux faits restent solidement établis, indépendamment des zones d’ombre : des livres physiques ont bien été détruits après numérisation chez au moins deux grandes entreprises d’IA, et cette pratique s’appuie sur un raisonnement juridique où la destruction de l’original renforce, plutôt qu’elle n’affaiblit, la défense légale de l’entreprise qui numérise. La clarification d’Anthropic sur la distinction entre livres “rares et précieux” et livres simplement “moins courants” mérite d’être prise au sérieux, mais elle ne résout pas le vrai problème patrimonial soulevé par cette affaire.

Ce problème est simple à formuler : quand un livre courant est détruit après numérisation, d’autres exemplaires subsistent généralement ailleurs. Mais pour un ouvrage épuisé ou difficile à remplacer, même sans être un objet de collection au sens strict, la destruction de l’exemplaire physique peut faire disparaître définitivement une partie du patrimoine imprimé accessible au public, tandis que sa version numérisée reste enfermée entre les mains d’une seule entreprise privée. C’est cette bascule d’un bien potentiellement partagé vers un actif propriétaire fermé, bien plus que la seule question de la rareté, qui mérite de rester sous surveillance à mesure que d’autres entreprises rejoignent la liste.

Sources : MSN (Washington Post via MSN), “Détruire des livres pour entraîner des IA : Anthropic accusé d’un autodafé numérique” — MonCarnet, “Amazon achète et détruit des livres pour alimenter ses systèmes d’IA” — Radio-Canada, “Ce qu’il faut savoir sur la destruction de livres pour l’entraînement de l’IA” — Snopes, “Are AI companies scanning and destroying millions of books, including rare titles?” — The Decoder, “AirTag reveals how Amazon destroys rare books for AI training” — ElSolitario, “Rare Books: Why AI Scans and Destroys Them”

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