[Mise à jour #79]
Le 10 août, Mark Zuckerberg a mis en ligne un essai fleuve de plus de 6 500 mots, “The Future Is for Everyone”, pour poser la nouvelle doctrine de Meta sur l’intelligence artificielle. L’idée centrale : plutôt qu’une superintelligence unique et centralisée entre les mains de quelques laboratoires, il faudrait distribuer la puissance de l’IA à des milliards de personnes sous forme d’agents personnels. Le texte a été largement repris dans la presse internationale, avec des réactions qui vont de l’adhésion prudente au rejet pur et simple.

Trois principes, et un exemple qui claque
L’argumentation de Zuckerberg tient en trois temps : donner à chacun les moyens d’agir sur sa propre vie, faire de l’invention — coder, créer, entreprendre — l’usage prioritaire de cette technologie, et surtout empêcher qu’un seul acteur ne concentre trop de pouvoir. C’est ce dernier point qui structure l’essentiel du texte. Dans le manifeste lui-même, Zuckerberg tranche : « il n’existe pas de superintelligence bienveillante unique », l’argument étant qu’un système centralisé serait toujours amené à privilégier certaines valeurs plutôt que d’autres, faute de pouvoir représenter équitablement des milliards de convictions différentes.
Pour rendre le danger tangible, il imagine un scénario de tribunal : le jour où un seul justiciable disposerait d’un avocat surpuissant propulsé par une IA de pointe, tous les autres se retrouveraient d’emblée désavantagés, quelle que soit la solidité de leur dossier. D’où sa solution : multiplier les agents, les laboratoires et les modèles, pour qu’ils se surveillent et se limitent mutuellement plutôt que de laisser un seul système dominer le jeu.

Ce que Meta met concrètement sur la table
Le texte ne se limite pas à la philosophie. Meta relance sa stratégie open source avec un nouveau modèle à poids ouverts, Muse Glimmer, taillé pour rester léger — 30 milliards de paramètres, largement dans les capacités d’un PC grand public — et promet une version bien plus costaude avec Muse Spark 1.2. Sur le terrain, l’entreprise lance également un fonds d’un milliard de dollars destiné aux territoires qui accueillent ses centres de données : à Richland Parish, en Louisiane, ce type de programme s’est déjà traduit par des primes de 50 000 dollars versées à des enseignants locaux.
Le budget suit la même logique de démonstration de force : Meta prévoit désormais de consacrer jusqu’à 145 milliards de dollars à ses investissements 2026, quasiment le double de l’an passé. Pour rendre la promesse concrète, Zuckerberg raconte comment il imagine utiliser lui-même ce type d’agent au quotidien : une intelligence qui surveillerait ses cycles de sommeil, lui proposerait des idées de recettes adaptées à ses goûts pour les préparer le week-end avec sa fille, et se chargerait même de passer commande des ingrédients manquants. La promesse dépasse largement ce que proposent aujourd’hui ChatGPT, Claude ou Gemini : là où ces assistants attendent une consigne avant d’agir, celui que décrit Zuckerberg prendrait les devants tout seul.

Ce que les critiques lui reprochent
C’est sur ce terrain que le texte a le plus dérapé dans l’opinion spécialisée. TechCrunch, sous la plume de Russell Brandom, reproche au texte de multiplier les formules creuses — l’expression employée est « hazy generalities » — sans jamais s’arrêter sur l’impact bien réel des produits Meta existants sur le quotidien des gens, à un moment où les outils d’IA déjà présents dans les salles de classe servent surtout, selon le média, à faire ses devoirs à sa place plutôt qu’à réellement apprendre. Le média y voit un contraste frappant avec Sam Altman ou Dario Amodei, qui nomment au moins explicitement les dangers de leurs propres technologies plutôt que de les balayer d’un revers de main optimiste. 404 Media a été plus tranchant encore, qualifiant purement et simplement le texte de « délirant ».
Une analyse plus nuancée, publiée par Techdirt, reconnaît que Zuckerberg n’a pas tort sur le fond : pousser vers des modèles ouverts et refuser qu’une poignée d’acteurs verrouille le marché reste une position saine, quel que soit celui qui la porte. Le problème soulevé n’est donc pas l’argument lui-même, mais son porteur — une entreprise dont l’historique en matière de vie privée, de modération de contenu et d’impact social des réseaux sociaux ne plaide pas franchement en faveur de la confiance. Une enquête citée dans la presse américaine rappelle d’ailleurs qu’une majorité de la population outre-Atlantique associe aujourd’hui les réseaux sociaux à un affaiblissement de la démocratie et réclame un encadrement plus strict — un climat de méfiance qui pèse directement sur la réception du manifeste.

Un triomphalisme qui contraste avec les aveux internes de Zuckerberg
Le décalage le plus révélateur ne vient pas de la presse extérieure, mais de Meta elle-même. Un mois avant la publication du manifeste, lors d’un échange interne avec ses équipes début juillet, Zuckerberg a lui-même reconnu un retard sur les agents IA du groupe : les progrès espérés ces derniers mois ne se sont tout simplement pas concrétisés au rythme annoncé. Il a également concédé que le grand plan de réorganisation lancé en janvier, censé accélérer justement ce chantier, tardait à porter ses fruits.
Cette réorganisation n’a rien d’anecdotique : elle s’est traduite par la suppression d’environ un emploi sur dix à l’échelle du groupe, tandis que plusieurs milliers de salariés — près de 7 000 — ont été redéployés vers des équipes consacrées à l’intelligence artificielle.

Ce qu’il faut retenir
Le fond de l’argument de Zuckerberg tient debout : une intelligence artificielle aussi puissante concentrée entre les mains de trois ou quatre entreprises pose un vrai risque démocratique et économique, et le plaidoyer pour l’open source n’est pas nouveau ni faux en soi. Le problème n’est pas tant ce qui est dit que qui le dit et dans quel contexte : une entreprise qui admet en interne que ses propres agents IA prennent du retard, publie un mois plus tard un texte triomphant sur la superintelligence pour tous, sans jamais évoquer ce décalage.
Reste une question de fond que le manifeste ne résout pas vraiment : la confiance. La même entreprise qui promet un agent aligné sur les objectifs personnels de chaque utilisateur, avec un accès à des informations aussi intimes que le sommeil ou les habitudes alimentaires d’un enfant, est celle dont les produits grand public font déjà l’objet d’une défiance durable et documentée. Zuckerberg a raison sur les principes ; reste à savoir si Meta est vraiment l’entreprise la mieux placée pour les incarner.
Sources : Digital Business Africa, “INTELLIGENCE ARTIFICIELLE : Mark Zuckerberg veut mettre la superintelligence « entre les mains de tous »” — Generation-NT, “Meta : Mark Zuckerberg mise tout sur une super IA personnelle pour chaque utilisateur” — Cointribune/TradingView, “Mark Zuckerberg promet une IA gratuite capable d’aider chacun à créer et entreprendre” — Geekslands, “Zuckerberg publie son manifeste IA et défend une superintelligence pour chacun” — AI Weekly, “Zuckerberg posts Meta manifesto on superintelligence access” — AI Weekly, “Zuckerberg’s AI manifesto pitches ‘personal superintelligence’” — Lefilia, “Quatre enseignements du vaste manifeste de Mark Zuckerberg sur l’IA” — TechCrunch, “Mark Zuckerberg’s AI manifesto is exactly why people don’t like AI” — Techdirt, “Zuckerberg Is Right About Open, Decentralized AI. He’s Also The Last Person You Should Trust To Deliver It” — Zamin.uz, “Why Mark Zuckerberg’s Artificial Intelligence Manifesto Is Facing Criticism” — Yoopya News, “Zuckerberg’s AI Manifesto Promises ‘Personal Superintelligence’ — Critics See Risks”

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