[Mise à jour #76]
Une startup américaine veut résoudre le problème énergétique de l’intelligence artificielle en sortant les data centers de la terre ferme. Panthalassa, basée à Portland dans l’Oregon, développe des plateformes flottantes censées produire leur propre électricité grâce aux vagues et refroidir leurs serveurs directement avec l’eau de mer. Le projet a pris une nouvelle dimension en mai dernier avec une levée de fonds de 140 millions de dollars menée par Peter Thiel, portant le total récolté à 210 millions de dollars.

Le principe : un barrage hydroélectrique flottant
Le dispositif, baptisé “node”, prend la forme d’un long flotteur en acier d’environ 85 mètres, surmonté d’une sphère d’une cinquantaine de mètres de diamètre qui sert de réservoir tampon. Le fonctionnement s’apparente à celui d’un barrage, mais miniaturisé et posé à la surface de l’eau : la houle fait alternativement monter et descendre la structure, ce qui pousse l’eau à circuler à travers un circuit interne. Ce mouvement force le passage du liquide dans une turbine, qui convertit l’énergie mécanique des vagues en électricité, de façon continue tant que la mer reste agitée.
La prochaine génération, baptisée Ocean-3, franchit une étape supplémentaire par rapport aux versions précédentes : elle abandonne tout ancrage au fond et toute liaison câblée avec la terre. L’énergie produite alimenterait sur place des puces dédiées à l’intelligence artificielle, embarquées directement sur la plateforme, et seuls les résultats des calculs voyageraient jusqu’à la terre ferme, via une connexion satellite.

Ce qui existe vraiment aujourd’hui, et ce qui reste une promesse
C’est le point que la communication de Panthalassa a tendance à brouiller. Trois prototypes se sont déjà succédé en conditions réelles depuis 2021, sous les noms Ocean-1, Ocean-2 et Wavehopper, le dernier essai remontant à 2024 — mais aucun d’entre eux n’embarque la moindre puce de calcul. Ce sont des démonstrateurs purement énergétiques, qui prouvent que le système peut produire de l’électricité en mer, rien de plus. Le premier vrai test d’un nœud dédié à l’intelligence artificielle, avec Ocean-3, est visé dans le Pacifique Nord courant 2026, et un déploiement commercial n’est promis qu’en 2027.
Autrement dit, quand un titre présente Ocean-2 comme un “data center flottant”, c’est un raccourci : à ce stade, il s’agit d’une centrale électrique en mer qui espère un jour héberger des serveurs, pas d’une infrastructure de calcul opérationnelle.

Un discours qui a changé pile au moment de la levée de fonds
C’est l’angle le plus intéressant de cette histoire, et le moins souvent évoqué. Interrogé par la chaîne américaine Komo News en 2024, le PDG de Panthalassa, Garth Sheldon-Coulson, présentait alors son projet avant tout comme une solution destinée à produire de l’hydrogène vert. Or, selon la chercheuse spécialisée Andrea Copping, citée par le média environnemental Vert, ce discours a basculé précisément au moment de la levée de série B menée par Peter Thiel : la promesse de l’hydrogène vert a cédé la place à un nouveau récit centré sur l’IA et son appétit énergétique.
Ce type de réalignement narratif au moment d’une levée de fonds n’est pas une preuve de mauvaise foi en soi — un pivot stratégique peut être sincère. Mais le timing mérite d’être noté, d’autant que le contexte américain donne une seconde explication à ce choix : d’après un rapport publié début juin par le cabinet Data Center Watch, l’opposition locale aux nouveaux projets de data centers terrestres a progressé si vite aux États-Unis que les trois premiers mois de 2026 ont suffi à égaler tout ce qui avait été recensé sur l’ensemble de 2025. Installer des infrastructures en haute mer, loin des riverains et des procédures d’autorisation locales, réglerait un problème très concret pour l’industrie, indépendamment de la pertinence énergétique du projet.

Panthalassa n’est pas seule, mais personne n’a encore de résultat commercial
Le concept de data center immergé ou flottant attire d’autres acteurs, avec des résultats mitigés. Microsoft avait ouvert la voie dès 2018 en immergeant près des côtes écossaises un conteneur regroupant plusieurs centaines de serveurs, dans le cadre de son projet Natick : au bout de deux ans passés sous l’eau, ces machines tombaient en panne bien moins souvent que leurs équivalentes installées à terre. Un résultat pourtant resté sans suite : Microsoft n’a jamais transformé l’essai en produit commercialisé. Du côté asiatique, la Chine avance de son côté sur un data center sous-marin composé d’une centaine de modules au large de l’île de Hainan, pendant qu’au Japon, l’armateur MOL s’est associé à Hitachi pour transformer des porte-conteneurs en data centers flottants, avec une mise en service qui ne devrait pas intervenir avant 2027.
Le point commun à tous ces projets, Panthalassa comprise : aucun n’a encore franchi le cap d’une exploitation commerciale réelle. L’idée séduit sur le papier depuis près d’une décennie, mais personne n’a pour l’instant réussi à la faire sortir du stade du prototype à grande échelle.

Ce qu’il faut retenir
Sur le papier, l’argument technique tient debout : l’énergie des vagues est abondante, l’eau de mer refroidit gratuitement les serveurs, et l’implantation en haute mer évite les batailles locales qui ralentissent de plus en plus les projets de data centers terrestres aux États-Unis. Mais entre cet argument et un produit commercial fonctionnel, il reste un écart que la communication de Panthalassa a tendance à minimiser — Ocean-2 n’a toujours pas hébergé la moindre puce de calcul, et Ocean-3 n’en est qu’au stade du premier test.
Le changement de discours entre “hydrogène vert” et “data centers IA”, survenu au moment précis d’une levée de fonds menée par un investisseur très engagé dans l’intelligence artificielle, ne prouve rien en soi. Mais il invite à lire les annonces de calendrier de l’entreprise — un déploiement commercial dès 2027 — avec la prudence qu’elles méritent, surtout quand le seul précédent comparable, celui de Microsoft, n’a jamais dépassé le stade de l’expérimentation malgré des résultats techniques positifs.
Sources : Trends-Tendances, “Panthalassa imagine le futur des data centers dans l’océan” — DCMag, “Ocean-2 : un datacenter d’IA flottant alimenté par les vagues de l’océan” — ScienciePost, “Des « sucettes géantes » produisant de l’énergie grâce aux vagues pour alimenter des data centers immergés dans l’océan ! Comment ça marche ?” — Next.ink, “Énergie : les datacenters prendront-ils la vague houlomotrice ?” — Clubic, “L’IA au large : Panthalassa lève 140 millions de dollars pour des data centers alimentés par les vagues” — Futura-Sciences, “L’IA cherche désespérément de l’électricité : et si les data centers étaient alimentés par les vagues ?” — Révolution Énergétique, “Cette startup veut créer des data center alimentés par l’énergie des vagues” — Vert, “Face aux critiques sur la pollution des datacenters, une mystérieuse start-up rêve de les déplacer… en pleine mer”

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