Tchap : la France siège désormais au conseil d’administration du protocole censé faire de l’ombre à WhatsApp en Europe

[Mise à jour #67]

Fin juillet, l’administration a dressé un premier état des lieux de son alliance avec la Fondation Matrix, nouée six mois plus tôt. Le message qui s’en dégage dépasse largement le cadre franco-français : la France ne veut plus seulement équiper ses propres agents, elle veut construire avec d’autres pays européens un écosystème de communication commun, capable de tenir face aux standards imposés par les plateformes américaines.

Tchap, une messagerie d’État qui a mis six ans à s’imposer

Tchap n’a rien d’un projet récent : ses fondations remontent à 2019, avec la Dinsic (ancêtre de l’actuelle Dinum), la start-up New Vector et le groupe Thales à la manœuvre. Longtemps cantonné à un usage confidentiel dans quelques cabinets ministériels, l’outil a changé de dimension avec un texte précis : la circulaire n°6497/SG, signée le 25 juillet 2025 par le Premier ministre François Bayrou, qui a fixé au 1er septembre suivant l’échéance pour généraliser son usage dans toute l’administration et les cabinets ministériels.

Le calendrier a payé : l’outil comptait environ 300 000 comptes actifs au moment de la signature du texte, et en revendique aujourd’hui près de 400 000 connexions quotidiennes, porté par un usage devenu la norme dans chaque ministère plutôt qu’une option parmi d’autres.

L’argument central de la circulaire tient en une phrase : à la différence de WhatsApp, Signal ou Telegram, Tchap échappe à toute juridiction étrangère susceptible de forcer l’accès aux données de ses utilisateurs — un point sensible pour les échanges internes de l’État. Techniquement, la messagerie tourne sur une infrastructure gérée par le ministère de l’Intérieur, avec un chiffrement de bout en bout et un feu vert de sécurité délivré après vérification par l’Anssi.

Un partenariat qui va bien au-delà du simple financement

Depuis fin octobre 2025, la France a changé de statut vis-à-vis de la Fondation Matrix : elle en est le tout premier partenaire au niveau étatique, une place à part qu’aucun autre gouvernement n’occupe pour l’instant. Concrètement, ce statut se traduit par un siège obtenu par la Dinum au sein du conseil d’administration de la fondation. Autrement dit, la France ne se contente plus d’installer Matrix chez elle : elle a désormais voix au chapitre quand se décident les futures évolutions techniques du protocole lui-même.

Deux chantiers illustrent concrètement ce rôle. D’un côté, un travail sur la recherche d’utilisateurs à travers différentes instances fédérées, pour retrouver un contact même s’il n’est pas hébergé sur le même serveur Tchap. De l’autre, un protocole de passerelle baptisé Simple Border Gateway, censé sécuriser la communication entre plusieurs instances Matrix distinctes. L’enjeu derrière ce second chantier est clair : permettre un jour à Tchap de dialoguer nativement avec les messageries

souveraines d’autres pays européens, sans négociation technique bilatérale à chaque nouvelle connexion.

Convertir l’Europe, un pays et un événement à la fois

Sur ce terrain, la France n’arrive pas en territoire vierge : le protocole équipe déjà l’armée allemande, l’administration suédoise, ainsi que le gouvernement du Luxembourg. Ce que la France ajoute par-dessus, c’est un rôle actif de promotion : la Dinum multiplie les interventions dans les grands rendez-vous du logiciel libre, du FOSDEM en Belgique à l’Open Source Experience parisienne, avec un objectif assumé — pousser d’autres administrations à basculer à leur tour.

Dans son bilan, la Dinum résume l’ambition en une formule officielle : « consolider un écosystème numérique européen sécurisé et interopérable ». Une manière de dire que chaque nouveau pays qui rejoint Matrix renforce la taille et la crédibilité du réseau fédéré, un peu comme chaque adoption supplémentaire d’un standard technique le rend plus difficile à contourner ensuite.

Une pièce de plus dans le bras de fer entre l’Europe et les géants américains

Ce mouvement ne sort pas de nulle part. Il s’inscrit dans la même dynamique que la pression exercée par la Commission européenne sur les grandes plateformes américaines au nom du Digital Markets Act — la même bataille de fond que celle qui a valu à Google près de 10 milliards d’euros d’amendes cumulées en Europe depuis une dizaine d’années. D’un côté, Bruxelles sanctionne financièrement les abus de position dominante des géants du numérique. De l’autre, des États comme la France construisent en parallèle leurs propres infrastructures pour réduire leur dépendance à ces mêmes géants, avant même qu’un litige n’ait lieu.

Tchap et Matrix ne rivalisent pas avec WhatsApp en nombre d’utilisateurs, loin de là. Mais le pari n’est pas là : c’est un pari d’infrastructure publique, où la valeur ne se mesure pas au nombre de téléchargements mais à la capacité d’un État à garantir que ses communications sensibles ne transitent jamais par un serveur soumis à une législation étrangère.

Ce qu’il faut retenir

La France ne se contente plus d’utiliser un protocole open source pour ses propres besoins : elle en devient un acteur de gouvernance à part entière, avec un siège au conseil d’administration et une stratégie d’export assumée vers le reste de l’Europe. C’est une différence de nature, pas seulement de degré, par rapport à la plupart des initiatives de souveraineté numérique qui restent cantonnées à un seul pays.

Reste que la bataille est encore loin d’être gagnée. Convaincre une Bundeswehr ou une administration suédoise de migrer est une chose ; convaincre des centaines de millions d’Européens grand public d’abandonner WhatsApp pour un équivalent construit sur un standard ouvert en est une autre, bien plus difficile. Pour l’instant, Matrix reste une infrastructure d’État, pas un phénomène de société — mais la stratégie parie précisément sur le fait qu’une adoption institutionnelle massive finit, à terme, par déteindre sur les usages grand public.

Sources : numerique.gouv.fr, “La DINUM annonce son soutien à la Fondation Matrix.org” — numerique.gouv.fr, “Retour d’expérience et apprentissages sur la contribution de la DINUM à la Fondation Matrix” — Tchap (site officiel), “À propos de Tchap” — Interoperable Europe (Commission européenne), “Tchap messaging service” — Légifrance, “Renforcement de la sécurité des communications électroniques par messagerie instantanée au sein de la sphère publique et des cabinets ministériels” (circulaire n°6497/SG, 25 juillet 2025) — AEF info, “Une circulaire du Premier ministre enjoint administrations et cabinets ministériels de privilégier la messagerie Tchap” — L’Usine Digitale, “L’État impose la messagerie sécurisée Tchap dans les ministères dès septembre 2025” — Acteurs Publics, “Les agents désormais sommés de se tourner vers la messagerie d’État Tchap” — CFDT-UFETAM, “Tchap : la messagerie sécurisée obligatoire dans la sphère publique à partir du 1er septembre” — Landot Avocats (blog), “Une circulaire pour promouvoir / imposer la messagerie sécurisée Tchap dans le monde public” — Solutions Numériques & Cybersécurité, “Tchap et Matrix : la DINUM dresse le bilan de six mois de coopération avec la Fondation” — Journal du Geek, “La France veut remplacer WhatsApp dans toute l’Europe : voici son plan” — LeBigData, “Matrix : la France mise sur ce protocole libre pour bâtir sa messagerie ultra-sécurisée” — DigitalWallonia.be, “Souveraineté numérique. Matrix, une alternative européenne crédible” — Adullact.org, “Matrix : vers une messagerie instantanée souveraine et interopérable pour les collectivités territoriales” — Cy4t (Cyberdéfense pour Tous), reprenant 01net, “Fini WhatsApp : la France choisit sa propre messagerie et veut convertir l’Europe”

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