[Mise à jour #63]
Max Hodak, le fondateur de l’entreprise à l’origine de cette technologie, raconte volontiers l’histoire d’un de ses patients français : aveugle du centre de son champ visuel depuis des années à cause d’une forme sévère de dégénérescence maculaire, il a terminé la lecture d’un roman de 300 pages et en a envoyé un exemplaire à l’équipe qui avait développé son implant, en guise de remerciement. Cette anecdote illustre ce que l’Europe vient d’autoriser officiellement : un implant capable de restaurer une vision fonctionnelle chez des personnes que la médecine considérait, jusqu’ici, comme durablement aveugles.

Ce que fait précisément PRIMA, et comment
L’implant, baptisé PRIMA, a été conçu à l’origine par Daniel Palanker, chercheur à Stanford, puis développé par la société française Pixium Vision. Il cible une population précise : les patients atteints d’atrophie géographique, la forme la plus avancée de la DMLA sèche, qui touche environ 5 millions de personnes dans le monde et constitue, en France, la première cause de malvoyance après 60 ans. Dans cette maladie, les cellules photoréceptrices situées au centre de la rétine — celles qui permettent de lire ou de reconnaître un visage — meurent progressivement, sans qu’aucun traitement existant ne puisse aujourd’hui restaurer la vision perdue.
Le système associe deux éléments. D’un côté, une puce de deux millimètres, plus petite qu’un grain de riz, implantée chirurgicalement sous la rétine. De l’autre, une paire de lunettes équipée d’une caméra et d’un projecteur infrarouge. Le principe : la caméra filme l’environnement, un signal lumineux invisible à l’œil nu vient stimuler la puce, qui traduit à son tour cette information en impulsions électriques directement captées par les neurones encore fonctionnels de la rétine — une manière de court-circuiter les cellules mortes en réactivant ce qu’il reste de tissu sain. Les cliniciens parlent de « vision de forme » : pas une vision naturelle retrouvée, mais une forme de vision prothétique, suffisante pour lire, distinguer des contours, reconnaître certains éléments du quotidien.

Des résultats cliniques publiés dans une revue de référence
L’essai clinique PRIMAVera, mené dans quinze centres européens auprès de 38 patients, a montré des résultats jugés significatifs par la communauté scientifique : 84% des participants ont retrouvé la capacité de lire des lettres, des chiffres ou des mots, et 81% ont vu leur acuité visuelle progresser d’au moins dix lettres sur l’échelle de mesure ophtalmologique de référence. Ces résultats ont été publiés dans le New England Journal of Medicine, l’une des revues médicales les plus exigeantes au monde, fruit d’une collaboration entre l’Institut de la Vision (Inserm, CNRS, Sorbonne Université), la Fondation Adolphe de Rothschild, l’hôpital des Quinze-Vingts et l’université Stanford.
Le professeur Peter Walter, qui dirige la clinique d’ophtalmologie du CHU d’Aix-la-Chapelle en Allemagne, résume l’ampleur de ces résultats en une phrase : « il s’agit d’une amélioration significative pour ce groupe de patients, et qui devrait également se faire sentir dans la vie quotidienne ». L’implant a désormais obtenu le marquage CE, une certification qui autorise sa commercialisation dans l’ensemble de l’Union européenne sans démarche supplémentaire pays par pays. Le premier acte chirurgical commercial devrait avoir lieu en Allemagne, potentiellement dès septembre 2026.

Qui est vraiment derrière cette technologie
L’entreprise à l’origine de cette avancée mérite d’être présentée, car son histoire éclaire beaucoup sur les ambitions réelles du projet. Science Corporation a été fondée en 2021 par Max Hodak. Avant de se lancer dans cette aventure, il avait cofondé et présidé Neuralink, l’entreprise d’interface cerveau-machine soutenue par Elon Musk, avant de la quitter cette même année pour créer sa propre structure. Sa société a racheté Pixium Vision en 2024 pour reprendre et finaliser le développement de PRIMA, avant de lever 230 millions de dollars en mars 2026, valorisant l’entreprise à 1,5 milliard de dollars, auprès d’investisseurs comme Lightspeed, Khosla Ventures ou Y Combinator.
Max Hodak a été explicite sur la stratégie d’ensemble : selon lui, son entreprise ne pourra pas poursuivre à long terme ses recherches sur l’interface biohybride cerveau-machine — sa véritable ambition, combinant puces électroniques et cellules vivantes — sans disposer d’une activité rentable pour la financer. Restaurer la vision constitue précisément cette activité fondatrice, celle qu’il qualifie lui-même de socle économique pour tout le reste. Fait notable : Neuralink elle-même travaille sur un projet concurrent d’implant visuel, baptisé Blindsight, qui n’a pas encore débuté d’essais chez l’humain.

Le vrai obstacle : le prix
C’est le point sur lequel il faut rester particulièrement lucide. L’entreprise elle-même l’admet : chaque système PRIMA devrait se chiffrer en centaines de milliers de dollars. Des échanges sont amorcés avec des assureurs et établissements de santé européens pour esquisser des solutions de prise en charge, mais aucune modalité concrète n’est encore actée à ce stade. Sans un soutien institutionnel fort — formation de chirurgiens spécialisés, financement de la rééducation post-implantation, remboursement par les systèmes d’assurance maladie, diffusion au-delà des seuls grands centres hospitaliers universitaires — cette technologie risque de rester accessible à une poignée de patients seulement, alors même que la population concernée se compte en millions de personnes et devrait continuer de croître avec l’allongement de l’espérance de vie.

Ce qu’il faut retenir
Ce qui me frappe dans cette histoire, c’est la coexistence de deux vérités qu’il ne faut surtout pas laisser s’effacer l’une l’autre. La première, c’est que cette avancée est réelle et mérite d’être saluée sans réserve : des personnes considérées comme durablement aveugles retrouvent la capacité de lire un livre, de reconnaître un visage, de remplir une grille de sudoku — des gestes du quotidien que beaucoup d’entre nous tiennent pour acquis. La seconde vérité, moins réjouissante, c’est que cette prouesse médicale sort du laboratoire d’une entreprise californienne financée par du capital-risque, dont le fondateur explique lui-même, sans détour, que ce dispositif doit avant tout démontrer sa rentabilité pour financer des ambitions technologiques plus vastes.
Rien de scandaleux là-dedans en soi — la recherche médicale de pointe a toujours eu besoin de financements privés pour avancer aussi vite. Mais tant que le prix et les conditions de remboursement ne seront pas clarifiés, cette avancée restera, pour l’immense majorité des patients concernés en Europe, une nouvelle encourageante à suivre de loin plutôt qu’une option de soin immédiatement accessible.
Sources : Les Numériques, « “La première fois qu’on restaure la lecture chez des patients aveugles” : l’implant rétinien PRIMA arrive en Europe » — Médias24 (Bloomberg), « Une puce rétinienne pour restaurer la vue arrive en Europe » (23 juillet 2026) — Clubic, « L’Europe autorise un implant capable de redonner une partie de la vision à des patients atteints de DMLA » — Retina France, « Un implant rétinien redonne l’espoir aux personnes atteintes de DMLA » — CapRetraite, « DMLA sèche : l’implant rétinien PRIMA améliore la vue en 2026 ! » — Ma Santé, « DMLA atrophique : un nouveau traitement qui restaure la vue » — Salle de presse de l’Inserm, « Un implant sous-rétinien restaure partiellement la vision de personnes atteintes de DMLA » (20 octobre 2025) — Medscape France, « DMLA avancée : une puce rétinienne peut restituer la vision perdue » — New England Journal of Medicine, étude PRIMAVera (2025) — TechCrunch, « Science Corporation’s vision-restoring chip wins EU approval » (22 juillet 2026) et « Science Corp. raises $230M as it races to bring its brain implant to market » (5 mars 2026) — MassDevice, « Science Corp. launches Prima vision-restoring BCI implant in Europe » — Futurism, « Eye Implant That Restores Vision to the Blind Cleared for Sale » — Axios, « Science Corp. raises $230 million to reverse blindness » — Times Kuwait, « Europe approves PRIMA eye implant to help restore sight in blind patients »

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