[Mise à jour #58]
Je vais être direct : quand j’ai vu passer ce chiffre — 10 millions de robots déployés au Japon d’ici 2040 — mon premier réflexe a été de hausser un sourcil et de penser “encore une annonce gouvernementale gonflée pour faire la une”. Puis j’ai creusé. Et ce que j’ai trouvé est beaucoup plus sérieux, beaucoup plus financé, et beaucoup plus désespéré que ce que le post Threads qui m’a mis la puce à l’oreille ne laisse penser.
Je précise d’entrée que ce sujet n’est pas neutre pour moi. Je suis marié à une Japonaise depuis 18 ans, j’ai vécu et travaillé là-bas, et le vieillissement démographique du pays, je ne le lis pas dans des rapports — je le vois dans ma belle-famille, dans les commerces qui ferment faute de repreneur, dans les campagnes qui se vident. Ça ne rend pas mon analyse plus objective. Mais ça la rend plus informée sur ce que ce plan représente concrètement pour la société japonaise, au-delà du chiffre à 10 millions.

Ce que le gouvernement japonais a réellement annoncé
Le 30 juin dernier, le ministre japonais de l’Économie, du Commerce et de l’Industrie, Ryosei Akazawa, a présenté en conférence de presse une version révisée de la stratégie nationale de robotique du pays, initialement rédigée en mars. La cible : environ 10 millions de robots dotés d’IA déployés d’ici 2040, répartis sur 18 secteurs — le texte de mars en couvrait 16, on y a ajouté la restauration/l’agroalimentaire et le médical à la dernière minute, ce qui en dit long sur l’urgence perçue par Tokyo.

Concrètement, le pilier technique de ce plan porte un nom : Noetra. Il s’agit d’une société (anciennement connue sous le nom de code “Nihon AI Kiban Model Kaihatsu”, littéralement “développement du modèle d’IA fondationnelle japonais”) basée à Shibuya, majoritairement détenue par SoftBank, Sony Group, NEC et Honda, avec Fujitsu et Rakuten qui étudieraient la possibilité de rejoindre le consortium. À terme, la structure pourrait rassembler jusqu’à 44 entreprises, allant de l’automobile à la finance en passant par la logistique.
Le rôle de Noetra n’est pas de fabriquer des robots physiques — ça, c’est le boulot de Honda, Kawasaki ou Fanuc — mais de développer, en partenariat avec l’AIST (l’Institut national des sciences et technologies industrielles avancées), un modèle d’IA “multimodal” capable de traiter texte, image, son et données de capteurs pour piloter des machines dans le monde réel. C’est ce que le jargon du secteur appelle la “physical AI” : l’intelligence artificielle qui sort de l’écran de chat et va porter des cartons ou surveiller une chaudière.
Côté financement, le gouvernement japonais prévoit d’injecter jusqu’à 1 000 milliards de yens (environ 5,3 milliards d’euros, ou 6,1 milliards de dollars) sur cinq ans, avec un premier exercice budgétaire déjà chiffré à 387,3 milliards de yens selon TBS News. Et Noetra n’est pas construit dans un silo national : des instituts de recherche aux États-Unis, au Canada, en France et au Royaume-Uni participent au développement du modèle de base — un détail que j’ai trouvé dans la presse japonaise et qui n’apparaît quasiment nulle part dans la couverture occidentale du sujet.

Pourquoi maintenant, et pourquoi si gros
Le vrai moteur de cette annonce, ce n’est pas l’enthousiasme technologique — c’est la démographie, et elle est brutale. Le Japon compte aujourd’hui environ 30 % de sa population âgée de 65 ans ou plus, la proportion la plus élevée au monde. Sa population active a atteint son pic en 1995 et n’a cessé de reculer depuis, chutant d’environ 16 % pour tomber à 73,7 millions de personnes en 2024. Une étude du Recruit Works Institute estime que le pays pourrait faire face à un déficit de plus de 11 millions de travailleurs d’ici 2040 par rapport aux niveaux de 2022.
Plutôt que d’assouplir sa politique migratoire — un tabou politique bien connu au Japon — le gouvernement mise tout sur l’automatisation. Et il ne part pas de zéro : le pays produit déjà environ la moitié des robots industriels mondiaux, avec des géants comme Fanuc, Yaskawa Electric ou Kawasaki Heavy Industries qui dominent l’automatisation d’usine depuis des décennies. Le ministre Akazawa l’a d’ailleurs formulé sans détour lors de sa conférence : le pays veut capitaliser sur les données accumulées dans la santé des seniors, la gestion de catastrophes, l’industrie manufacturière et même le démantèlement de la centrale de Fukushima Daiichi pour garder une longueur d’avance mondiale.
Ce plan robotique s’inscrit d’ailleurs dans une stratégie encore plus large : le mois dernier, Tokyo a dévoilé un plan de croissance sur 14 ans visant 370 000 milliards de yens (2 300 milliards de dollars) d’investissements publics et privés cumulés dans 17 secteurs, incluant la physical AI, les semi-conducteurs, le quantique et la fusion nucléaire. Les 10 millions de robots ne sont qu’une pièce du puzzle.

La course régionale est déjà lancée
Le Japon n’est pas seul sur ce terrain, et la comparaison régionale éclaire beaucoup sur l’urgence ressentie à Tokyo. La Chine vise le déploiement de 10 000 robots en usage commercial d’ici fin 2026, répartis sur une centaine de scénarios d’usage réels (industrie, entreposage, aide aux personnes âgées). La Corée du Sud, de son côté, a annoncé quasiment au même moment un plan technologique massif — jusqu’à 880 milliards de dollars — avec Hyundai Motor Group qui prévoit déjà de déployer des robots humanoïdes dans ses usines américaines dès 2026.
Autrement dit : ce n’est pas une lubie technophile isolée. C’est une course entre puissances asiatiques pour sécuriser une souveraineté technologique dans un domaine — l’IA incarnée — où personne ne veut se retrouver totalement dépendant des modèles américains ou chinois.

Mon avis : le pari est cohérent, l’exécution reste tout sauf garantie
Autrement dit : ce n’est pas une lubie technophile isolée. C’est une course entre puissances asiatiques pour sécuriser une souveraineté technologique dans un domaine — l’IA incarnée — où personne ne veut se retrouver totalement dépendant des modèles américains ou chinois.
Je vais donner mon verdict sans détour : sur le papier, cette stratégie est l’une des rares réponses réellement cohérentes à un problème démographique qui, ailleurs, se traite à coups de y a qu’à-il faut qu’on. Le Japon ne promet pas de faire revenir sa natalité à flot ni de miser sur une immigration massive qu’il refuse politiquement depuis des décennies — il construit, avec les infrastructures industrielles qu’il possède déjà, une réponse matérielle à un problème matériel. C’est rare, et c’est respectable.
Mais il ne faut pas se raconter d’histoires sur le calendrier. Le consortium Noetra, en juillet 2026, en est encore à la phase recherche et développement pure : aucun produit, aucune API, rien d’utilisable pour une entreprise japonaise aujourd’hui. Le vrai test n’est pas l’objectif 2040 — c’est de savoir si Noetra sera capable de livrer un modèle exploitable d’ici la fin de l’exercice fiscal 2026, comme le souligne à juste titre la presse spécialisée américaine. Entre un robot capable de souder une carrosserie sur une chaîne contrôlée et un robot capable d’aider une personne âgée à se lever de son lit sans la blesser, il y a un monde entier de dextérité, de sécurité et d’acceptabilité sociale que personne n’a encore résolu à cette échelle.
Le vrai risque du plan japonais, ce n’est donc pas technique — c’est organisationnel. Un consortium à 44 entreprises, financé par l’État, avec des intérêts industriels parfois concurrents entre eux (imaginez Sony et Honda devoir vraiment s’aligner sur une même feuille de route produit), c’est exactement le genre de structure qui, historiquement au Japon, produit d’excellents livres blancs et des calendriers qui glissent de cinq ans. Je ne parie pas contre l’ambition. Je parie contre la vitesse annoncée.
Ce qui est certain, en revanche, c’est que si un seul pays au monde a une chance réaliste de faire cohabiter des millions de robots avec sa population sans provoquer un rejet social massif, c’est bien le Japon — un pays qui a normalisé Pepper dans les banques et les Aibo dans les salons bien avant que le reste du monde ne prenne l’IA au sérieux. Le terrain culturel est prêt. Reste à voir si la technologie suivra le rythme que Tokyo s’est fixé.
Sources : ITmedia NEWS — conférence de presse du ministre Akazawa, 30 juin 2026 • NHK News — annonce du nouvel objectif gouvernemental• Nikkei — objectif 1000万台 sur 18 secteurs• Nikkei X-TECH — détail sectoriel construction/BTP (620 000 robots visés)• The Japan Times — plan IA souveraine et 10 millions de robots• Arab News Japan (AFP) — financement et contexte régional• The Register — structure de Noetra et actionnariat•TechRadar / Tom’s Guide / eWeek — couverture internationale et 18 secteurs•Memeburn — chiffres démographiques (Recruit Works Institute, -11M travailleurs)• Le Journal du Geek / Be Geek / GNT / LeBigData — couverture francophone• AI Revolution Media — détail du financement Noetra et structure à 44 entreprises

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