[Mise à jour #54]
Une cartouche de Super Mario Bros., encore scellée depuis 1986, dormait dans un pack console NES lui-même jamais ouvert. Personne n’y avait touché depuis près de quarante ans. Le 12 juin 2026, cette relique a changé de mains pour 3 millions de dollars chez Heritage Auctions, devenant officiellement le jeu vidéo le plus cher jamais vendu aux enchères. Ce chiffre, aussi spectaculaire soit-il, n’est que la pointe visible d’un marché qui a explosé en cinq ans, entre nostalgie, spéculation et controverses sur la manière dont ces prix sont réellement fixés.

Le nouveau record : une histoire presque trop belle pour être vraie
L’exemplaire vendu appartient à ce que les spécialistes appellent la « second production run » de Super Mario Bros., produite début 1986, reconnaissable à son scellé autocollant brillant — une méthode d’emballage que Nintendo n’a utilisée que très brièvement avant de basculer vers le film plastique classique. Cette fenêtre de production extrêmement courte rend la variante exceptionnelle : seules trois copies scellées de ce type seraient recensées dans le monde, et celle-ci, notée PSA 9.6 A++, serait la mieux conservée des trois.
Heritage Auctions a qualifié l’objet de « jeu vidéo le plus significatif jamais proposé aux enchères ». Le montant efface le précédent record, détenu depuis 2021 par un autre exemplaire du même titre, adjugé 2 millions de dollars. Avant cela, c’était une cartouche de Super Mario 64 — seule copie au monde notée 9,8 A++ par le concurrent Wata Games — qui avait établi la barre à 1,56 million de dollars en juillet 2021. Deux jours plus tôt, une copie de The Legend of Zelda avait déjà atteint 870 000 dollars. Remonter encore plus loin donne la mesure de la progression : le record mondial de 2019 plafonnait à 156 000 dollars. En sept ans, le prix plancher pour détenir le titre de « jeu le plus cher du monde » a été multiplié par vingt.
Au sommet de la rareté absolue trône la cartouche Nintendo World Championships 1990, jamais commercialisée, fabriquée exclusivement pour un tournoi itinérant organisé à travers les États-Unis. Les finalistes du concours ont chacun reçu un exemplaire gris numéroté — environ 90 au total. Un concours séparé, organisé par le magazine Nintendo Power, a distribué une poignée d’exemplaires dorés, plus rares encore. Toutes versions confondues, guère plus d’une centaine de cartouches existeraient dans le monde, et l’une des versions dorées a déjà été mise en vente sur eBay pour un million de dollars.

D’autres titres alimentent ce panthéon de la rareté. Stadium Events, sorti sur NES, a été retiré de la vente presque immédiatement après son lancement pour un litige de licence : moins de 300 exemplaires produits, probablement moins d’une centaine encore en circulation aujourd’hui. Air Raid, sur Atari 2600, unique production du studio éphémère MenAvision, se négocie aujourd’hui entre 13 000 et 31 000 euros — porté par un packaging si singulier qu’il ne ressemble à aucun autre jeu de l’époque. King of Fighters 2000 en version anglaise pour NeoGeo, produit juste avant la faillite de SNK, ne compterait qu’une centaine d’exemplaires connus.
Le cas le plus documenté concerne, déjà, une cartouche de Super Mario Bros. Sa valeur tournait autour de 30 000 dollars en 2017. Deux ans plus tard, une copie passée par la gradation Wata s’est envolée à plus de 100 000 dollars — et parmi les acheteurs figurait justement le cofondateur de Heritage Auctions, qui siège aussi au conseil consultatif de Wata, sans que ce lien n’ait été mentionné publiquement au moment de la vente. Peu après, le fondateur de Wata affirmait sur un plateau de télévision que cette même cartouche vaudrait désormais jusqu’à 300 000 dollars. En 2021, une autre copie gradée par la même entreprise atteignait 2 millions de dollars. Le journaliste et vidéaste Karl Jobst avait consacré un mini-documentaire à ce système, accusant Wata, Heritage Auctions et plusieurs collectionneurs influents d’avoir sciemment orchestré cette flambée. Wata et Heritage Auctions ont toujours nié ces accusations.

Un marché mondial dont même les chiffres globaux ne font pas consensus
Estimer la taille réelle de ce marché relève de l’exercice périlleux, tant les définitions varient d’une étude à l’autre. Selon les analyses les plus généreuses, le marché mondial du rétrogaming au sens large — consoles, accessoires, jeux, services d’émulation compris — représentait 45,6 milliards de dollars en 2024. D’autres études, plus restrictives, chiffrent le seul segment des consoles rétro à 3,8 milliards de dollars en 2025, avec une croissance annuelle proche de 10%, soit environ le double du rythme du marché des consoles classiques. Les ventes physiques de jeux rétro et d’éditions limitées, elles, auraient représenté 11,3 milliards de dollars en 2025 à l’échelle mondiale.

Ce qui ne fait, en revanche, aucun doute, ce sont les tendances de fond observées sur le terrain. Selon le baromètre Gaming 2025 de l’enseigne française Easy Cash, la cote de la GameCube a progressé de 24% en trois ans, atteignant un prix moyen de 93 euros, tandis que la Game Boy Color a bondi de 45% sur la même période. Les ventes de jeux et consoles de plus de vingt ans ont augmenté de 12% en un an sur les plateformes d’occasion. Sur eBay, Leboncoin ou Vinted, certaines éditions complètes PS2 ou GameCube commencent, selon plusieurs observateurs du secteur, à se comporter comme de véritables actifs spéculatifs plutôt que comme de simples objets de collection.
Ce qu’il faut retenir
Ce qui me frappe dans ce marché, ce n’est pas tant que des cartouches en plastique se vendent plus cher que des appartements — l’histoire de l’art contemporain regorge déjà d’excès comparables. C’est la vitesse à laquelle ce marché s’est structuré, professionnalisé, et fragilisé en même temps. En sept ans, on est passé d’un marché de niche pour passionnés à un secteur suffisamment lucratif pour qu’un organisme de gradation se retrouve accusé, sous serment, d’avoir orchestré sa propre flambée de prix.

La vraie leçon pour un collectionneur ou un curieux qui retrouverait une vieille cartouche au fond d’un carton n’est donc pas seulement « ça peut valoir une fortune ». C’est aussi : la valeur affichée par un organisme de gradation, aussi sérieux paraisse-t-il, n’est jamais entièrement neutre dès lors que cet organisme touche une commission proportionnelle à cette même valeur. Le marché du rétrogaming a inventé, sans le vouloir, une version miniature et fascinante de ce que l’on reproche parfois aux marchés financiers les plus opaques : quand celui qui évalue a intérêt à ce que le prix monte, la rareté seule ne suffit plus à expliquer la flambée.
Sources : Heritage Auctions (communiqué officiel) — Generation-NT, « Super Mario, record 3 millions » (17 juin 2026) — CNEWS, « Super Mario Bros. : vendu pour 3 millions de dollars » (20 juin 2026) — Tom’s Guide, « Il n’existe que trois exemplaires au monde » (juin 2026) — GameRant, « An NES Mario Classic Just Became the Most Expensive Game Ever Sold » — Eastern Herald, « Sealed Super Mario Bros. Sells for $3 Million, Sets Video Game Auction Record » — The Retrogamer, « Un exemplaire de Super Mario Bros. pulvérise les records à 3 millions de dollars » (15 juin 2026) — Campus des écoles, « Le record du jeu vidéo le plus cher de l’histoire est tombé ! » — Jouetmania, « Les 10 jeux vidéo rétro les plus chers jamais vendus » — Catawiki, « Les 10 jeux vidéo les plus rares et les plus chers » — Jeux.ca, « Nintendo : les jeux NES les plus rares et chers en 2026 » — PixelArcade, « Quel est le jeu vidéo le plus rare ? » — Nintendojo.fr, « L’histoire des Nintendo World Championships » — Holdies, « NES World Championships, la cartouche NES la plus rare ! » — Rom-game.fr, « L’une des cartouches d’or du Nintendo World Championship 1990 mise aux enchères sur eBay » — CBR, « Wata Games Sued for Price Manipulation on Graded Retro Games » — Kotaku, « Skyrocketing Retro Game Price ‘Manipulation’ Controversy Goes To Court » — ComicBook.com, « Wata Games Accused of “Manipulating” Retro Video Game Values » — Video Games Chronicle, « Grading firm Wata is facing a lawsuit for allegedly “manipulating the retro game market” » — Journal du Geek, « Le rétrogaming explose » (1er juin 2026) — Accio.com, « Retro Gaming Trend 2026 » — Icon Era, « Online Retro Games Statistics 2026 »

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