Le « slop » IA : comment la génération Z a transformé le pire contenu du web en divertissement collectif

[Mise à jour #114]

En 2025, le mot « slop » a été élu mot de l’année par Merriam-Webster et l’American Dialect Society — un terme qui désigne le contenu généré par intelligence artificielle de mauvaise qualité, produit en masse au détriment de toute substance. Un an plus tard, un paradoxe s’installe : une partie de la génération Z ne fuit plus ce contenu, elle le regarde volontairement, parfois même en communauté, et le revendique presque comme une forme de résistance.

InfiniteSlop, ou le chaos généré en direct par les spectateurs

La plateforme qui illustre le mieux ce phénomène s’appelle InfiniteSlop, un projet développé par l’entrepreneur néerlandais Pieter Levels, connu dans l’écosystème tech sous le pseudonyme « levelsio », en partenariat technique avec la société de génération vidéo fal.ai. Le principe : un flux vidéo continu, généré par IA, dont le contenu est entièrement dicté par les spectateurs eux-mêmes, qui soumettent et votent des idées de scènes directement dans un chat en direct. Le résultat assume pleinement l’absurde, mêlant sans logique apparente créatures fantasques, situations du quotidien détournées et références à la culture publicitaire, façon collage surréaliste généré à la chaîne. Faire tourner ce flux en continu, jour et nuit, représente une charge financière lourde : les estimations tournent autour de 200 000 dollars mensuels rien que pour la puissance de calcul nécessaire. Le projet reste pour l’instant accessible gratuitement grâce à un sponsoring de fal.ai, mais Levels a lui-même reconnu qu’il faudrait générer un montant équivalent en revenus pour atteindre l’équilibre, une piste de monétisation déjà évoquée consistant à faire payer les spectateurs qui voudraient orienter eux-mêmes le contenu diffusé.

Fairground AI Creator TV, ou le slop qui devient une vraie chaîne de télévision

Le phénomène dépasse largement le simple site web expérimental. Fairground AI Creator TV s’est imposée comme une chaîne diffusée gratuitement, financée par la publicité, disponible sur Roku avant de s’étendre à Prime Video et à Xumo Play, la plateforme du groupe Comcast. Son contenu provient d’un réseau de plus de cent créateurs travaillant exclusivement avec des outils d’IA générative. Son fondateur, Colin Petrie-Norris, présente le projet comme une façon pour ces créateurs de contourner les « gardiens » traditionnels d’Hollywood, avec une ambition affichée sans complexe : il envisage que certains d’entre eux puissent, d’ici deux ou trois ans, toucher une audience comparable à celle des plus gros créateurs YouTube actuels, dont les chaînes dépassent régulièrement les centaines de millions d’abonnés. Une ambition qui contraste sérieusement avec les critiques déjà essuyées par la chaîne : plusieurs spectateurs ont pointé des scènes à la physique visiblement bancale, des dialogues maladroits, ou des séquences purement incohérentes, loin de l’entertainment premium promis.

Pourquoi regarder volontairement du contenu raté devient un acte social

L’explication de cet attrait dépasse le simple effet de curiosité morbide. Selon le chercheur Maxi Heitmayer, ce type de visionnage collectif fonctionnerait comme une soupape : en participant ensemble à quelque chose d’ouvertement absurde et sans enjeu, les spectateurs se retrouveraient dans une bulle sociale à l’écart des logiques habituelles de captation de l’attention qui dominent le reste d’internet. Sur InfiniteSlop, cette dimension participative prend tout son sens dans la pratique : la communauté oriente collectivement le flux d’une thématique à l’autre au fil des votes, glissant en quelques minutes d’un univers visuel à un autre selon ce qui amuse le plus grand nombre à l’instant présent — une dynamique de groupe presque ludique, plus proche du canular partagé que du simple visionnage passif.

Un contre-mouvement, et un revers plus sombre à connaître

Ce rapport ambivalent au contenu IA a aussi généré sa propre riposte. Le site « Your AI Slop Bores Me », créé par le développeur Mihir Maroju en réaction directe à la prolifération de l’art généré par IA, détourne les codes d’un chatbot classique : derrière l’interface qui imite un assistant IA, ce sont en réalité d’autres visiteurs du site, connectés au même moment, qui répondent aux questions posées. Lancé début mars 2026, le projet a rapidement dépassé les dizaines de millions de visites, avec des pics de plusieurs milliers d’utilisateurs connectés simultanément, devenant viral sur Tumblr, Bluesky et X. Mais cette même esthétique volontairement absurde du slop a aussi trouvé des usages bien moins innocents : des réseaux de désinformation ont déjà repris ces mêmes codes visuels à des fins politiques, avec par exemple des messages coordonnés soutenant un mouvement séparatiste régional diffusés au Canada, ou des avatars féminins générés par IA utilisés en Pologne pour promouvoir une sortie du pays de l’Union européenne.

Ce qu’il faut retenir

Ce qui ressemble au premier abord à un simple symptôme de « brain rot » collectif cache en réalité une dynamique plus intéressante : une génération qui, plutôt que de subir passivement la déferlante de contenus générés par IA, choisit de se l’approprier avec ironie, d’en faire un espace de création collective absurde et volontairement dénué d’enjeu — une manière détournée de reprendre un peu de contrôle sur un flux de contenu qu’elle ne maîtrise pas par ailleurs.

Mais cette même esthétique reste une arme à double tranchant. Le procédé technique qui permet de générer en quelques secondes une scène volontairement absurde pour amuser une communauté est rigoureusement identique à celui qui alimente des campagnes de désinformation politique ailleurs dans le monde. Ce qui distingue le divertissement absurde de la manipulation ciblée n’est donc pas la technologie elle-même, mais l’intention de celui qui rédige le prompt — une frontière qui reste, par nature, beaucoup plus difficile à surveiller qu’un simple filtre de contenu.

Sources : LADN, « Pourquoi le slop est devenu l’anti-contenu de la génération z ? » — Engadget, « Your Roku TV offers AI slop for free (if you’re into that sort of thing) » — Boston.com, « AI slop has infected our streaming services » — Yahoo Entertainment, « Roku Unleashes 24/7 AI Slop Channel » — Stork.AI, « Infinite Slop AI Review (2026) » — Future Tools, fiche « Infinite Slop » — Wikipédia, « AI slop » — Wikipédia, « Your AI Slop Bores Me » — Wikipédia, « Slopaganda »

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