[Mise à jour #108]
Le 2 septembre, Johanna Brousse, 41 ans, cheffe de la section de lutte contre la cybercriminalité du parquet de Paris, a publié « Cybercombattante », un livre coécrit avec la journaliste Clémence de Blasi. Cette magistrate, qui a ordonné l’arrestation du patron de Telegram Pavel Durov en 2024 et demandé cette année la mise en examen d’Elon Musk, y dresse un constat alarmant : des passerelles de plus en plus solides se construisent entre deux mondes criminels qui semblaient jusqu’ici évoluer séparément, celui du piratage informatique et celui du trafic de stupéfiants.

Un cas concret qui illustre cette alliance
Une affaire jugée en France donne corps à ce constat. Un homme installé aux Émirats arabes unis a été poursuivi pour avoir organisé un circuit de blanchiment fonctionnant dans les deux sens à la fois. D’un côté, il servait d’intermédiaire pour transformer en cryptomonnaies l’argent liquide de réseaux de trafiquants de plusieurs pays, collecté en petites coupures directement sur le terrain. De l’autre, il rendait le service inverse aux pirates informatiques, en majorité russophones, en reconvertissant en espèces les cryptoactifs qu’ils avaient dérobés lors de leurs attaques. Son implantation aux Émirats, terre d’accueil prisée par ces deux catégories de délinquants, lui permettait de servir de point de passage commun entre elles. L’ampleur du système donne une idée de son sérieux : les enquêteurs évoquent une masse totale avoisinant le milliard d’euros ayant transité par ce type de circuit, dont 300 millions de dollars identifiés sur le seul territoire français en l’espace d’un an et demi.

Pourquoi la cryptomonnaie devient le vrai point de jonction
La cryptomonnaie s’impose comme la passerelle idéale entre ces deux mondes criminels, pour une raison presque paradoxale : sur le papier, toute transaction reste inscrite et consultable publiquement sur la blockchain. Le problème, c’est qu’exploiter cette traçabilité demande une expertise que tous les enquêteurs de terrain ne possèdent pas encore, qu’il s’agisse de reconnaître une « seed phrase » griffonnée sur un bout de papier ou de repérer une application de portefeuille numérique sur le téléphone d’un suspect en garde à vue. Un autre maillon faible a été identifié récemment : de petites machines permettant d’échanger des espèces contre des cryptoactifs, discrètement disséminées dans des commerces ordinaires du quotidien plutôt que dans des bureaux de change classiques. Une seule opération de saisie a permis d’en récupérer une douzaine, pour un butin de plusieurs dizaines de milliers d’euros, alors que ce type d’installation resterait présent par centaines à travers le pays selon les enquêteurs. Plusieurs magistrats plaident désormais pour un encadrement réglementaire plus strict des plateformes d’échange de cryptomonnaies.

Une menace qui dépasse largement le seul narcotrafic
Le livre de Johanna Brousse ne se limite pas à cette seule alliance. Elle y observe une hausse du nombre de jeunes impliqués dans des infractions numériques, un phénomène qu’elle relie à plusieurs facteurs qui se combinent : un rapport au monde de plus en plus solitaire vécu derrière un écran, l’excitation propre à l’acte de piratage lui-même, et une représentation flatteuse du hacker qu’il faudrait, selon elle, déconstruire dans l’esprit de ces jeunes plutôt que de se contenter de les sanctionner. C’est dans cet esprit qu’elle raconte avoir personnellement orienté un adolescent auteur de piratage vers un poste en cybersécurité chez un grand groupe industriel français, en guise d’alternative concrète à la délinquance. Elle constate également que la cybercriminalité s’invite désormais dans des dossiers qui n’ont, à première vue, rien de numérique, comme certaines affaires de violences conjugales où un conjoint installe à l’insu de l’autre un logiciel espion sur son téléphone pour suivre ses moindres déplacements. Sur l’intelligence artificielle, elle est directe : « Pour la délinquance, tout va être facilité », résume-t-elle.

Des moyens dérisoires face à l’ampleur de la tâche
Le contraste entre l’ampleur de la menace décrite et les moyens réellement déployés pour y faire face interpelle. Sa section, pourtant seule habilitée à intervenir sur ce type de dossier à l’échelle du pays tout entier, ne rassemble qu’une poignée de magistrats accompagnés de quelques assistants et greffiers. Un rapport parlementaire publié en 2022 notait, à titre de comparaison, que la Suisse — un pays pourtant nettement plus petit que la France — consacre à elle seule plusieurs dizaines de procureurs à la seule cybercriminalité.

Ce qu’il faut retenir
Ce témoignage vient confirmer, depuis le poste d’observation le plus direct qui soit, une tendance déjà largement documentée cet été : la France reste une cible privilégiée pour les cybercriminels, avec des méthodes qui se professionnalisent et convergent de plus en plus entre différentes filières criminelles jusque-là séparées. Ce qui distingue le témoignage de Johanna Brousse, c’est son refus explicite de céder au fatalisme : elle estime que la justice n’a pas nécessairement un train de retard sur les cybercriminels, à condition de savoir repérer la faille dans les outils numériques qu’ils utilisent.
Reste que cette détermination affichée se heurte à une réalité arithmétique difficile à contourner : une poignée de personnes, aussi déterminées soient-elles, ne peut matériellement pas couvrir seule l’ensemble d’un territoire national face à des réseaux criminels de plus en plus organisés et internationalisés. Le vrai test des années à venir ne se jouera donc pas sur la volonté des magistrats spécialisés, déjà bien réelle, mais sur la capacité de l’État à leur donner enfin des moyens à la hauteur du problème qu’ils décrivent eux-mêmes comme largement sous-estimé.
Sources : AFP (dépêche relayée par Orange, Sudradio, headtopics), « Face à l’explosion de la criminalité en ligne, une ‘cybercombattante’ au tribunal de Paris » — 20 Minutes / L’Essentiel (AFP), « La cryptomonnaie, machine à blanchir le cash des narcotrafiquants » — Le JDD, « Cryptomonnaies et narcotrafic : la nouvelle machine à blanchir que traque la justice » — Wikipédia, « Johanna Brousse » — Éditions JC Lattès / Hachette, fiche du livre « Cybercombattante » — Reuters (via AOL), « Behind the arrest of Telegram boss, a small Paris cybercrime unit with big ambitions » — La Nouvelle Tribune, « Elon Musk : qui est Johanna Brousse, la Française qui ose s’attaquer à lui devant la justice ? » — Actualitté, extrait du livre « Cybercombattante »

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